Ma méchanceté donna à son visage l’air d’un mort.
– Il me reste encore quelques années avant de prendre ma retraite, mais, de toute façon, je fais toujours ce qu’on me dit de faire sans poser de questions.
– C’est parfait pour moi, étant donné que je suis votre chef pour l’instant. Alors nous allons commencer tout de suite à faire quelque chose d’utile ; allez chercher la voiture pour qu’on puisse se rendre au Tutelar, je pense que le directeur acceptera de nous recevoir.
J’étais ravie de mon style militaire. La trêve était finie. Si Garzón était un pingouin qui ne permettait pas de briser la glace autour de lui, j’aurais toute la dureté qu’une femme est capable de montrer envers ses employés. On ne me payait pas pour prendre des gants. J’avais sans doute été très protégée des préjugés au service de documentation où les secrétaires avaient toujours le sourire pour me rendre un livre. Mais je n’étais plus dans un havre de tranquillité, nous nous trouvions dans la vie extérieure, dans la lutte sauvage, avec des policiers traditionnels, des délinquants, des violeurs… il fallait faire claquer plusieurs fois le fouet au-dessus de sa tête s’il venait à quelqu’un l’envie de s’approcher pour dire bonjour.
La circulation était dense, et les conducteurs maladroits comme d’habitude ; nous attendions aux feux, supportions des coups de Klaxon en série, mais Garzón restait imperturbable au volant, tel un chauffeur de corbillard. Le directeur du Tutelar était une femme d’une cinquantaine d’années, élégamment boudinée dans un tailleur en cheviotte, et qui portait des bijoux discrets… Quand je lui exposai le motif de notre visite, elle sourit d’un air sardonique.
– Bien sûr que j’ai des garçons inculpés pour des affaires de mœurs, c’est une évidence. Vous n’allez pas demander à les voir tous…
– Nous pensions qu’il suffirait de sélectionner ceux qui sont en liberté conditionnelle, en permission…
– Écoutez, inspectrice… si je peux vous parler franchement, je vous dirai que j’en ai un peu assez de votre façon d’agir, dans la police. Dès qu’une jeune fille se fait violer dans cette ville, le premier endroit auquel vous pensez, c’est celui-ci.
– Et vous ne trouvez pas ça normal ?
– C’est un centre de réinsertion, nous sommes censés rendre ces jeunes à la société, mais si vous vous obstinez à les poursuivre…
Je n’étais pas préparée à cette réaction intempestive. Cela n’avait décidément rien à voir avec le service de documentation. J’allais devoir porter une cuirasse et des armes offensives si je ne voulais pas perdre le respect de mon subordonné.
– Je comprends ce que vous voulez dire, mais vous ne dirigez pas non plus la Ciudad de los Muchachos2, ici il y a des délinquants, et je me permets de vous rappeler que, cette fois, le viol a eu lieu dans le quartier.
Garzón assistait en silence à l’échange inattendu de répliques violentes qui s’était engagé. La haine se peignit sur le visage de la directrice, elle porta ses mains à sa tête et dit en feignant la patience :
– D’accord, n’agissez pas de façon officielle. Je vais voir si je peux procéder à quelques vérifications. À quelle date m’avez-vous dit que cela s’était passé ?
Quand elle sortit, tendue et le visage légèrement empourpré, je murmurai tout bas :
– Ses jeunes, ça doit être des petits saints.
Mon collègue restait imperturbable, l’air recueilli comme au couvent. En son for intérieur, il devait penser que les femmes avaient une tendance innée à l’hystérie et à l’affrontement fratricide. Il fallait que je m’habitue à agir avec dureté. Garzón défendait ses positions, quelles qu’elles soient, comme la directrice défendait ses protégés avec un authentique esprit d’équipe. Dans ce monde nouveau pour moi, je devais chercher quelque chose à défendre, et il ne serait pas mal de commencer par mon autorité.
– Des petits anges, tous, murmurai-je à nouveau, feignant la mauvaise humeur.
Soudain, Garzón déclara :
– Ce ne sont peut-être pas tous des diables non plus. Ils doivent bien en réinsérer quelques-uns.
– Vous savez que les scories se désagrègent quand on tente de les toucher.
Ce qui n’avait jusqu’à présent été que de la prévention contre moi se transformait en aversion profonde. Garzón me détestait. La directrice revint en soupirant.
– Voyons… Elle feuilleta des papiers et des listes. Ce jour-là, il n’y a qu’un jeune condamné pour des affaires de mœurs qui soit sorti, Jorge Valls. Mais je doute qu’il ait quelque chose à voir là-dedans. C’est un garçon au comportement irréprochable. Il est chez nous depuis un an, et il s’est toujours bien conduit. Il en a profité pour apprendre l’informatique, et il donne tous les jours un coup de main pour faire le ménage à la cuisine. Pas un seul problème de discipline, pas une seule bagarre… depuis trois mois, nous le laissons sortir le week-end ; de temps en temps. Sincèrement, je ne crois pas que…
– Pourquoi est-il arrivé chez vous ?
– Une drôle d’histoire, d’après les psychologues, quelque chose qui n’est pas de son âge. Il attendait les fillettes à la sortie du collège et leur montrait du matériel pornographique, des groupes en pleine orgie, nus…
– Ça n’est pas de son âge ? demanda Garzón.
La directrice lui jeta un regard affable :
– On considère cela comme une perversion qui correspond davantage à des gens plus âgés, voire des vieux, je dirais. Ils compensent leurs incapacités physiques par le biais de ces pratiques indirectes. Les jeunes passent généralement à l’action, certains se masturbent ou s’exhibent, mais celui-ci… Elle chercha à nouveau dans ses papiers. Non, Jorge ne s’est pas exhibé non plus.
– C’est curieux, à quoi attribuez-vous ça ?
La directrice semblait contente d’avoir trouvé en Garzón un interlocuteur civilisé et sensible. Il était évidemment sur le point de me démontrer qu’il est possible d’aborder les gens sans les agresser.
– Eh bien, nous ne savons pas à quoi l’attribuer précisément ; les psychologues sont prudents dans leurs interrogatoires, les choses mettent parfois des années avant de sortir. Mais, lui, il provient d’un milieu désastreux. Le père est alcoolique, au chômage, la mère disparaît pendant des mois sans donner d’explication. Bref, une horreur. Ce garçon vivait dans une ambiance d’effondrement moral.
– De sorte qu’il y a eu faute de la société, dit Garzón comme les progressistes d’autrefois.
La directrice répondit sans hésiter :
– Toujours.
Et ils échangèrent un regard de compréhension satisfaite avant de se tourner vers moi comme si j’avais été une malheureuse pestiférée.
Je serrai les dents et demandai :
– À quelle heure est-il sorti, ce jour-là ?
– De dix-sept heures à vingt-trois heures.
– Je dois lui parler.
– Je regrette, mais on va servir le dîner.
– Juste un moment.
Elle accéda à ma requête, qui ne fit qu’augmenter son animosité à mon encontre.
La salle des visites était aussi funèbre que le reste des lieux. Au mur, des tableaux et des photos qui avaient de toute évidence été réalisés par les pensionnaires dans le cadre de leurs activités manuelles : paysages bucoliques, oiseaux. Dans un coin, on voyait une pomme de pin sèche, avec une petite perle artificielle au bout de chaque écaille. Un effort inutile, sans aucune beauté. Cela respirait le vide poussiéreux. Très rapidement arriva Jorge Valls, un garçon au regard pénétrant, vêtu avec une vulgarité absolue. Je me présentai. Il semblait intimidé et croisa les jambes, gardant une main dans la poche.
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