J’étais la première surprise de mon attitude, mais j’aurais été incapable de continuer à supporter cette gorgone qui s’entêtait à s’autodisculper. Je vis que mon nouveau collègue restait immobile, bouche bée, juste à côté de moi. La mère se drapa dans sa dignité et, en sortant, toucha imperceptiblement le bras de sa fille. Je remarquai alors qu’elle portait une bande un peu au-dessus du poignet.
– C’est le violeur qui t’a fait ça ?
– Oui, répondit-elle.
– Un coup de couteau ?
– Non. Au moment où il partait et où je croyais qu’il ne me ferait pas de mal, il a approché son bras du mien, il a appuyé fort, et j’ai eu très mal.
– On peut voir la blessure ?
Il y eut un moment de stupéfaction. Elle sortait de chez le médecin, et les soins étaient terminés. L’inspecteur adjoint Garzón intervint pour la première fois.
– Nous avons un rapport du médecin légiste et des photos. Pour la voir maintenant, il faudrait lui enlever la bande.
– Ça ne fait rien, je préfère la voir de mes propres yeux, ensuite elle pourra retourner au dispensaire.
Je n’attendais aucune approbation, il était entendu que c’était moi qui donnais les ordres. Je déroulai lentement la bande, dans un silence absolu.
– Voilà qui est intéressant, m’exclamai-je.
C’était très étrange, une blessure superficielle à la forme curieuse, rien qui ressemblât à une égratignure ou à un coup de couteau. Il s’agissait plutôt d’un cercle parfait constitué de minuscules coups d’épingle placés les uns à côté des autres.
– Vous avez vu ça, Garzón ?
Il s’approcha et regarda par-dessus mon épaule. Je sentis le frôlement et la chaleur de son imposante bedaine.
– Je n’ai jamais rien vu de tel, dit-il.
– Tu as vu comment il faisait ou s’il tenait quelque chose à la main ?
– Je sais juste qu’il s’est approché, mais je n’ai rien vu.
– Quels gestes a-t-il faits ?
– Il a juste appuyé.
– Il t’a parlé ? Il t’a dit quelque chose ?
– Presque rien.
– Il parlait à voix basse ?
– C’était comme s’il avait crié tout bas.
– Tu dirais qu’il essayait de modifier sa voix pour t’empêcher de la reconnaître ?
– Je ne sais pas.
Je réfléchis. Le visage impassible de la fille ne m’incitait pas à suivre une piste précise.
– Tu as eu l’impression de le connaître à un moment donné ?
– Je vous ai déjà dit que je ne l’avais pas vu.
– Je sais, mais il aurait pu avoir un geste, quelque chose dans la démarche…
– Non.
– Aucun détail qui t’ait semblé familier, ni même un vague soupçon ?
– Non.
Je soupirai.
– Tu attends toujours ta mère au même endroit ?
– Oui.
– À la même heure ?
– Oui.
– Il passe beaucoup de monde, à cette heure ?
– Très peu.
– Tu avais vu un homme suspect, quelqu’un qui te regardait ou que tu aurais croisé plusieurs fois, les jours précédents ?
– Non.
– Tu es distraite ? Je veux dire, est-il possible qu’un type soit venu tous les jours sans que tu t’en aperçoives ?
– Peut-être.
– Cet homme était-il nerveux, au moment où il t’a agressée ?
– Il n’en avait pas l’air.
– Tu as eu peur, l’impression qu’il pourrait te tuer ?
– Oui. Il avait l’air très sûr de lui, il n’hésitait pas du tout.
Je la regardai droit dans les yeux.
– Il a aimé ça, quand il t’a violée ? Tu vois ce que je veux dire, je veux savoir s’il était excité, s’il poussait des soupirs, ou si ça avait juste l’air d’une obligation.
Elle me regarda d’un air dégoûté. Peut-être pensait-elle que tout cela m’amusait, que j’éprouvais juste de la curiosité malsaine.
– Je vous ai déjà dit qu’il était froid et calme.
Elle aussi, elle était froide. Elle répondait sans s’émouvoir, sans se troubler. Ce qu’elle pensait était très clair : mes questions ne serviraient à rien, c’était un interrogatoire inutile. La seule chose qu’elle souhaitait vraiment, c’était s’en aller.
– Ça va. Retourne voir le médecin, il va te refaire le pansement.
Elle se leva lentement, se tenant un bras avec l’autre, traînant un morceau de gaze par terre. Elle était courbée, pâle. Au moment où elle passa à côté de lui, Garzón lui fit un sourire maladroit et lui dit :
– Ne t’inquiète pas, on attrapera ce salaud.
– Ça m’est égal, répondit la fille, et son regard inexpressif et languide fixa le cendrier vide qui resterait éternellement vide, car il était interdit de fumer dans ce bureau.
Nous sortîmes dans le couloir. La mère de la victime se leva en nous voyant et demanda ostensiblement à Garzón :
– On peut partir ?
– Oui madame, un véhicule de police va vous raccompagner.
Elle passa devant moi, à quelques centimètres de mon visage, et me lança un regard furibond, plein de mépris et de haine. Je crus qu’elle allait me cracher dessus d’un moment à l’autre, mais elle se domina.
– Eh bien, on dirait que je ne lui ai pas fait très bonne impression, dis-je à mon collègue.
– Disons qu’un viol est une chose assez grave et qu’il s’agit de sa fille, vous comprenez ?
– Vous trouvez que j’ai été trop dure ?
Ce fut comme si un nid de guêpes s’était précipité sur lui pour le pousser à donner la réplique prévue.
– Si je trouve… ? Dieu me préserve d’avoir une opinion. Les ordres sont les ordres, c’est tout.
Allons, ça devait arriver ! L’inspecteur adjoint Garzón était probablement vexé d’obéir aux ordres d’une femme. Hugo, mon premier mari, un homme plein de scepticisme, disait toujours : « Attends ce que tu peux attendre, le plus banal, le plus vulgaire, c’est ce qui va arriver, ce qui est habituel, courant : l’Anglais grand et maigre, le Français avec sa baguette sous le bras, voilà le scénario de la réalité. » Et cela avait l’air vrai.
– On va la boire, cette bière ? demanda Garzón.
Il était manifeste que, même s’il n’en avait pas envie, il pensait suivre à la lettre les indications du commissaire. Nous traversâmes la rue pour aller à la Jarra de Oro1, véritable annexe du commissariat, qui ne fermait jamais avant trois heures du matin.
– Vous allez prendre une bière vous aussi ?
– Oui, murmurai-je. Par où va-t-on commencer ?
– Demain, je passerai tout le quartier au peigne fin. J’irai voir les voyous les plus connus, ceux qui sont en liberté conditionnelle, ceux qui ont des antécédents pour des histoires de mœurs. On se retrouvera le soir, et je vous dirai si j’ai trouvé un suspect.
– Dans ce quartier de la Trinitat, il y a le centre de détention des mineurs.
– Il faudra y aller aussi.
La patronne du bar lavait des verres en fredonnant. Des mèches s’échappaient de son chignon à moitié défait. Elle avait les yeux cernés et l’air fatigué. Je pensai que, le lendemain, elle se lèverait tôt pour recommencer et me demandai d’où elle tirait son attitude héroïque. Je ne trouvais pas de sujet de conversation, mais nous étions là pour faire connaissance. Je finis par poser une question complètement stupide à Garzón :
– Vous vous habituez à Barcelone ?
– Oui, répondit-il.
On aurait dit que le détour par la cordialité s’arrêtait là, mais, après une pause, il ajouta :
– Dommage qu’il y ait autant de gens qui parlent catalan.
– Vous ne le comprenez pas du tout ?
– Non.
– Vous devriez peut-être prendre des cours.
– Je n’ai plus l’âge des apprentissages. C’est un âge bon et mauvais à la fois, où on se rend compte qu’on sait très peu de choses, et aussi qu’on n’a pas du tout envie d’en apprendre de nouvelles.
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