– Les conditions de vente figurent sur le document vert que tu as entre les mains, j’espère qu’elles te conviendront. Juste sur le vert, les autres contiennent des détails financiers dont je m’occuperai.
Cette insistance sur l’évidence du papier vert était destinée à bien mettre en évidence mon incapacité à aborder les questions pratiques et à m’organiser. Sa conversation était aussi dangereuse qu’un champ de mines, mais j’utilisais un détecteur depuis belle lurette.
– Je ne trouve rien à redire. Le prix me semble correct, c’est bien.
– Tu dois me signer une autorisation. Et le jour de la vente, il faudra que tu viennes chez le notaire.
Le garçon apporta les deux thés. Hugo vérifia la marque sur l’étiquette accrochée au sachet.
– C’est ici que tu prends ton petit déjeuner tous les jours ?
Sa voix traduisait une censure.
– Le petit déjeuner… disons que c’est ici que je retrouve mes collègues, on prend une bière, un café. C’est comme une annexe du commissariat.
Il regarda autour de lui.
– Alors il doit y avoir des flics de tous les côtés.
Je me crispai un peu.
– Je ne sais pas, peut-être.
S’il commençait à s’élever contre l’avilissement que suppose le fait de vivre dans une ambiance policière, on pourrait en conclure que le schéma de nos rares rencontres était toujours le même : l’ulcère, l’argent et la déchéance d’avoir fini dans la peau d’un flic. J’essayai de me protéger contre l’idée selon laquelle Hugo avait toujours raison. J’essayai de changer de sujet et de gagner du temps avant que nous ayons terminé de boire notre thé.
– Tu as eu des nouvelles des Gálvez ? improvisai-je.
Il me regarda comme si j’avais été folle.
– Les Gálvez ? Non. Les choses ne sont plus comme lorsque nous étions ensemble, Petra, je croyais que tu en avais conscience. J’ai d’autres amis, une autre vie… je ne pense pas que ça t’intéresse tellement, mais je me remarie le mois prochain.
Là, il m’avait vraiment eue par surprise. Je levai les mains dans un geste peu naturel.
– Eh bien ! J’en suis ravie, Hugo, je t’assure.
– Nous sommes séparés depuis sept ans, je ne crois pas que cette nouvelle puisse être un motif de tristesse ou de joie pour toi.
Le sourire qui s’était dessiné sur mon visage s’étira. Je bus mon thé en me brûlant la langue.
– Ça ne m’empêche pas de te souhaiter beaucoup de bonheur.
– Elle est avocate.
– J’aurais cru que cette fois tu changerais de métier.
– Elle ne deviendra pas policière, je te le garantis.
Je souris. Hugo me rendait coupable non seulement de l’avoir abandonné, mais aussi d’avoir quitté mon poste dans notre cabinet d’avocats qui marchait bien. Une folie. D’après lui, cela avait achevé de détruire ma capacité déjà limitée à mener une vie équilibrée. Changer, brûler… « Certaines personnes ont le don de détruire tout ce qu’elles possèdent d’authentique. » Ses paroles restaient longtemps en moi, elles me tourmentaient. Je souhaitai disparaître sur-le-champ.
– Je crois que je vais devoir partir.
– Il est un peu tard pour te soucier de mon bonheur.
Je souris à nouveau comme une idiote. Maintenant il pouvait se mettre à passer ma vie en revue, une décision insensée après l’autre, avant d’arriver au chaos final : un travail respectable qui s’était volatilisé, une relation satisfaisante brisée, un second mariage absurde avec un homme beaucoup plus jeune que moi, qui s’était également achevé sur une séparation… Par sa seule présence, Hugo me mettait sous les yeux les séquelles néfastes de mon inconscience en leur donnant l’air d’une montagne d’erreurs informe. C’était certainement le cas.
– Je dois vraiment y aller.
Il finit son thé. Au moment où nous approchions du comptoir, je vis l’inspecteur adjoint Garzón. Je me demandai depuis quand il se trouvait là. Je n’eus pas d’autre solution que de faire les présentations.
– L’inspecteur adjoint Garzón travaille avec moi.
– Sur une affaire, précisa-t-il.
Hugo lui tendit une main molle. Il me regarda avec commisération. Tant pis pour moi. J’avais échangé la solidité d’un véritable foyer contre la compagnie de flics obscurs et ventripotents en chemise à rayures froissée. J’avais rageusement brisé un couple de brillants avocats pour venir traîner dans un bar minable tel que La Jarra de Oro. Je n’avais qu’à me débrouiller avec ma conscience. Il partit, la tête haute dans un geste stupide de mépris, et je restai à côté de Garzón, pusillanime et recroquevillée. Il me proposa de prendre un autre thé. Je tentai de me réinstaller dans mon rôle professionnel.
– Vous avez trouvé quelque chose ?
– Rien d’important. J’ai fait un tour dans le quartier, posé des questions… Personne n’a rien vu, pas le moindre témoin.
– Vous avez appelé le foyer pour délinquants ?
– Je n’en ai pas tiré grand-chose. Mais je crois qu’il ne s’agit pas d’un de leurs habitués.
– Alors il va falloir faire une visite au Tutelar pour voir si c’est un de leurs pensionnaires.
– En ce qui me concerne…
– Vous croyez que nous ne devons pas suivre cette piste ?
– Je vous ai déjà dit qu’en ce qui me concerne…
Si l’inspecteur adjoint continuait à montrer cette résistance passive devant mes suggestions, j’allais devoir lui en faire la remarque. Bien sûr, j’avais la possibilité de le rallier à ma cause avec son consentement. J’essayai en manquant à l’une de mes règles d’or sur le travail et la vie privée :
– Vous savez qui est le monsieur à qui je viens de vous présenter ?
Je vis dans ses yeux une brève lueur d’étonnement qu’il s’empressa de chasser. Il revint à son élégant scepticisme.
– Non, si vous ne me le dites pas…
– C’est mon premier ex-mari. Et ne croyez pas que j’emploie ce terme à tort. J’ai deux ex-maris, et celui-ci est le premier.
J’émis un petit rire censé être espiègle et sympathique. J’avais réussi à atteindre sa ligne de flottaison. Sa mâchoire se décrocha un peu, et une étincelle de curiosité jaillit dans son regard.
– Je vois, commenta-t-il sans se troubler. Moi, je suis veuf, grâce à Dieu.
– Grâce à Dieu ?
Il eut un mouvement d’impatience infantile.
– Je veux dire que je n’ai heureusement jamais dû divorcer de mon épouse, nous sommes restés ensemble jusqu’à sa mort.
On aurait dit qu’il y avait une forte censure dans ses paroles. Cela m’énerva. Je considérai ma tentative de conciliation comme terminée. Devais-je supporter tous ceux qui me faisaient des reproches ? Étais-je comme Sigismond1, déjà condamnée avant de naître ? J’avalai mon thé d’un trait et lui adressai un regard pervers.
– Pour parler d’autre chose, Garzón, vous avez une idée de la raison pour laquelle on nous a chargés de cette affaire, précisément vous et moi ?
Il fut pris de court. Je m’empressai de lui donner le coup de grâce, sans compassion.
– Eh bien, puisque vous ne le savez pas, je vais vous le dire : on nous en a chargés parce qu’il n’y avait personne d’autre sous la main, c’est aussi simple que ça. Je m’en suis aperçue ce matin. Nos collègues participent à une opération très compliquée, une affaire de drogue. Une de ces histoires avec photos dans le journal à la clé et saisie d’une importante quantité de marchandise. (Il semblait avoir reçu le projectile, mais se fit tirer l’oreille.) Comme d’habitude, ils ne veulent pas faire appel à un autre commissariat, et, sans ce manque d’effectifs, on nous aurait laissés à nos postes habituels, moi aux archives, et vous à vous occuper de contrebande. Je ne crois pas qu’on nous aurait fait confiance pour une mission qui implique tant de responsabilités. En fin de compte, vous êtes presque à la retraite, et je ne suis qu’une femme.
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