– L’inspecteur adjoint Garzón vient d’arriver de Salamanque. C’est un homme très sympathique.
J’acquiesçai. Je pensai que, en toute logique, ce Garzón devait être un blanc-bec que l’on voulait déniaiser. Je ne me faisais guère d’illusions sur « les forces » que l’on pouvait mettre à ma disposition. Et, de toute façon, les choses n’étaient toujours pas claires : pourquoi m’avait-on fait venir ? Pour procéder en urgence à une présentation de lettres de crédit dans le style impérial ? Peut-être, le commissaire avait la réputation d’être un homme phraseur et solennel.
– C’est un homme qui a du cran, il vous sera utile. Il a une grande expérience du terrain.
Ma théorie du blanc-bec débutant s’effondra. Le commissaire se leva de son siège pour aller ouvrir la porte du bureau. Changeant complètement de registre, il brailla comme un sourd :
– López, dites à Garzón de venir !
Dans le couloir, personne ne répondait ; le commissaire s’impatienta :
– Mais bon sang, où… López !
Pendant que je constatais avec quelle rapidité une réputation de diplomate pouvait s’effondrer, un homme de la Police nationale arriva, faisant le salut militaire d’un air effrayé. Le commissaire renonça aux vérifications et répéta son ordre avec une certaine mauvaise grâce. Puis il sourit à nouveau et se retourna vers moi :
– C’est une nuit difficile, même si ça n’en a pas l’air.
Garzón finit par entrer. Je pensai immédiatement que, plus qu’un individu qui a du cran, c’était un type qui avait besoin d’un bandage herniaire ou de tout autre accessoire orthopédique requis par son âge. Il avait la soixantaine, au moins cinquante-sept ans. Je m’étais trompée sur l’âge, mais l’idée de ne pas me faire d’illusions restait la même. Il n’était pas loin de la retraite, les cheveux gris, l’air mal dégrossi, bedonnant. Il me tendit la main avec réticence, comme si nous nous étions battus pour des peccadilles et nous trouvions contraints à faire la paix.
– Je vous présente Petra Delicado, notre perle intellectuelle. Depuis qu’elle s’occupe de la documentation, tout est parfaitement daté et organisé. Elle a fait le nécessaire pour que nous recevions maintenant des revues étrangères et des livres édités par l’ONU, l’UNESCO, INTERPOL et le FBI.
– Mmmm… marmotta Garzón.
– Et voici Fermín Garzón, un homme d’expérience qui fait du bon travail. Vous allez bien vous entendre.
Je fis « mmmm… » moi aussi. Malgré les apparences, sa main n’était pas moite et molle comme celle d’un flic de province, mais tiède, sèche et ferme. Nous restâmes tous deux silencieux.
Le commissaire abattit ses cartes :
– Vous imaginez bien que je ne vous ai pas fait sortir de chez vous à cette heure que pour ça. Je voudrais vous charger d’une affaire de viol. La victime a déjà déposé, et il faudrait l’interroger à nouveau avant de la laisser partir.
Garzón et moi, tels deux automates synchronisés, acquiesçâmes en même temps.
– L’inspecteur adjoint a déjà pu consulter le dossier et va vous exposer les faits. Ensuite, je vous suggère d’aller prendre une bière ensemble afin de faire connaissance.
C’était nouveau. Le commissaire Coronas se permettait d’aller un peu plus loin que ses strictes attributions professionnelles, en s’occupant des bières de notre temps libre. Cela me déplut, et j’aurais parié que cela avait déplu à Garzón également. Il me lança un regard en coin et esquissa une moue souriante, tel un vieux bouchon dans une bouteille, difficile à extraire.
Je n’avais pas grand-chose à dire à mon nouveau collègue en sortant dans le couloir. Heureusement, il parla le premier.
– Bon, cette affaire ne demande pas beaucoup d’explications. Une fille de dix-sept ans a été victime d’un viol. Elle allait chercher sa mère qui est cuisinière dans un hospice pour personnes âgées. Elle l’attendait dans la rue, et un homme jeune l’a abordée. Il lui a appliqué la lame de son couteau dans le cou et l’a poussée sous une porte cochère.
– Il l’a maltraitée ?
– D’une certaine façon, bien qu’elle n’ait qu’une blessure au bras, vous verrez.
– Il s’agit d’un viol normal ?
– Il y a simplement eu pénétration.
– La fille reconnaîtrait-elle le violeur ?
– On devrait plutôt aller l’interroger.
Il n’était pas très bavard, ou alors cela le gênait de donner des détails tant qu’il n’y avait pas urgence. C’était, en principe, un bon point pour lui. Je déteste la déformation professionnelle qui consiste à parler sans concision, l’habitude de répéter cent fois la même chose de différentes façons. Ça ne commençait pas trop mal.
La victime et sa mère, une femme à l’air assez misérable, les vêtements imprégnés d’une graisse malodorante, qui s’essuyait constamment les yeux, nous attendaient dans un bureau froid. La fille était blanche et chétive comme une souris de laboratoire. Elle se tenait sur son siège, les épaules tombantes, les yeux baissés. Elles formaient toutes deux un couple étrange, comme s’il n’avait pas existé la moindre relation entre elles. Poussé par un désir d’innover, Coronas, un homme d’âge moyen, avait obtenu des crédits afin de changer la décoration du commissariat. Quelques mois plus tôt, un camion de déménagement était arrivé sous nos yeux étonnés. Il avait emporté l’ancien mobilier de bureau aux couleurs sombres, excepté les classeurs à archives qui, faute d’argent, demeurèrent sur place. On apporta des chaises géométriques et des tables design bon marché, avec des pieds en métal et beaucoup de plastique coloré. Le résultat fut pour le moins ambigu et ne parvint pas à effacer l’aspect sordide, même si l’ambiance funèbre propre aux commissariats se vit contrebalancée par un petit air de dispensaire de la Sécurité sociale. Les classeurs ventrus qui portaient des brûlures de cigarette ancestrales et des trous forés par des générations de termites restèrent comme témoins du passé.
– Ma fille n’a rien fait, furent les premiers mots que prononça la femme lorsqu’elle me vit entrer. Elle ne l’a pas provoqué.
– Asseyez-vous, je vous en prie.
Je feuilletai à nouveau le dossier devant elles, regardai la fille et demandai :
– Tu as vu son visage ?
– Non.
– Il était masqué ?
– Il portait une cagoule, on ne voyait que ses yeux.
– Comment étaient-ils ?
– Je ne sais pas. Il était grand et mince, je ne sais rien de plus.
– Il t’a parlé ?
– Il a dit que, si je ne me tenais pas tranquille, il me tuerait.
– Il avait un accent, un signe particulier ?
– Je ne sais pas, la cagoule lui masquait la bouche, et il parlait à voix basse.
– Tu attends toujours ta mère au même endroit ?
La mère intervint :
– Elle ne vient pas tous les jours. Je ne veux pas qu’elle sorte seule à ces heures, mais elle s’entête.
Je ne lui accordai même pas un regard. Je continuai à m’adresser à la victime.
– Tu avais dit à quelqu’un que tu irais ce soir ?
La mère recommença à s’interposer.
– Pourquoi l’aurait-elle dit à quelqu’un ? C’est une fille bien ; je dois travailler parce que mon mari est mort, vous comprenez ? Mais elle n’a pas provoqué ce porc et elle ne traîne pas dans la rue à ces heures.
Je me levai et haussai légèrement le ton.
– Si vous n’arrêtez pas de nous interrompre, je vais devoir vous faire sortir, madame.
Elle pinça les lèvres et dit quelque chose que je ne parvins pas à comprendre. Alors je m’entendis lui dire :
– Allez attendre dehors.
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