Peut-être que mon nouveau collègue n’était pas si conventionnel que ça après tout. Peut-être avait-il un faible * pour la philosophie.
– Tous les âges sont mauvais, m’avançai-je en faisant une incursion dans le domaine existentiel.
– Vous avez vu cet industriel qui fabrique des voitures ? demanda-t-il soudain.
– Agnelli ?
– Oui, eh bien, pour ce type, être jeune ou vieux c’est pareil, il porte des chemises en soie, il est bronzé, en bonne santé, je suppose que pour lui aussi, apprendre ou ne pas apprendre, c’est pareil.
– Mais il doit bien avoir des problèmes.
Il me regarda, admirant l’étendue de ma stupidité, l’amplitude de ma vulgarité.
– Oui. Excusez-moi, mais je dois partir. Je vous verrai demain. Je doute fort d’avoir les renseignements dont je vous ai parlé avant sept heures du soir. J’aide aussi la Guardia Civil dans une affaire de contrebande.
– De la drogue ?
– Du tabac blond. Il y a une recrudescence en ce moment.
Il quitta le bar avec sa veste qui lui faisait un bec dans le cou. Il n’avait pas voulu me laisser régler les bières. Les chemises d’Agnelli. C’était un peu déconcertant, j’allais devoir attendre encore pour me faire une idée approximative de cet homme. J’eus du mal à faire démarrer la voiture. Je m’énervai. Le lendemain, je devais me lever tôt, laisser les choses en ordre et organiser le travail pour assurer la continuité au service de documentation pendant mon absence. Il était tard et il faisait froid. Mais telle était la dure condition de l’authentique policier, de longues nuits dans des bars minables, soumis à des températures extrêmes, à la violence, à la mauvaise humeur et au réveil à des heures intempestives avec dans la bouche un goût amer de tabac et de café, la mythologie complète.
Il avait cessé de tomber de l’eau ou de la neige. L’air était immobile, comme si le froid avait gelé la vie tout entière. Je sortis dans le jardin à l’arrière de la maison, givré comme un fruit. Une douche chaude aurait été indiquée, ou écouter du Chopin. Mais je décidai de me coucher tout de suite. J’aurais eu du mal à apprécier cette musique raffinée après avoir vu le regard vide de cette fille quand elle avait dit « ça m’est égal », la terrible marque sur son bras.
*. Tous les mots ou expressions en italique et marqués d’un astérisque sont en français dans le texte.
1. La Chope d’or. ( N.d.T. )
2
Je fus surprise qu’Hugo m’appelle et, passé le premier moment de méfiance, je m’en réjouis même. Nous nous téléphonions de moins en moins souvent depuis notre séparation. Certes, il y avait eu des périodes où nous restions davantage en contact, mais c’était toujours dû à des raisons pratiques ou d’ordre légal : les formalités du divorce et la liquidation progressive du patrimoine commun. Toutes ces communications avaient été violentes, ironiques ou froides. Hugo s’était toujours considéré comme un mari abandonné, et avait toujours vu en moi une folle, une inconsciente qui avait envoyé promener sans hésiter une vie privée et professionnelle prospère. Cette fois, son ton courtois, voire affable, me surprit. Il souhaitait vendre la dernière chose que nous possédions en commun, une place de parking à Ganduxer, et il avait besoin de mon accord et de ma signature. Je pensai qu’une rentrée d’argent imprévue serait fantastique et lui répondis qu’il pouvait agir à sa guise. Alors, contre toute attente, il proposa de prendre le thé avec moi pour en discuter. C’était incroyable, il n’y avait jamais consenti, malgré mes nombreuses tentatives. J’enviais ces couples civilisés qui étaient capables de se voir après leur rupture et de bavarder tranquillement. Mais, pour lui, se retrouver devant deux tasses de thé ressemblait trop à une réconciliation, les boissons chaudes étaient tout un symbole. En conséquence de quoi nous nous étions toujours vus dans des bureaux d’avocats, des antichambres de palais de justice et autres lieux du même genre qui n’incitaient absolument pas à la conversation. Cette fois, ce serait différent, et je me demandais pourquoi.
– Cet argent tombe bien, lui dis-je.
– Je suppose qu’un policier gagne tout juste de quoi vivre.
– Je me débrouille.
– Avant, tu te débrouillais sûrement mieux comme avocate.
– Je viens d’acheter une maison, c’est pour ça que je te dis que ça tombe bien.
– J’imagine.
En quelques syllabes, il présupposait que je n’avais pas fait un très bon investissement. Si le rendez-vous devait être émaillé de piques de ce genre, il aurait mieux valu se retrouver dans le bureau d’un notaire et, une fois la transaction effectuée, fuir. Mais quelque chose m’empêchait toujours de l’affronter, peut-être la culpabilité, peut-être la conviction que, dans le fond, il avait raison quand il jugeait les récidives de mon inconscience. Quand nous étions mariés, nous avions eu de violentes disputes au cours desquelles nous faisions un usage frénétique de la voix. Après notre séparation, ma colère disparut, et la sienne monta jusqu’au moment où elle fut remplacée par une ironie trop marquée par la haine pour être efficace. Prendre la décision de quitter l’édifice en ruine de notre mariage m’avait dépossédée pour toujours de la raison. Il ne faut jamais être le premier, il vaut mieux ne pas bouger, il suffit de reconstruire à coups de volonté ce que l’on détruit ensuite dans les moments de sincérité.
Hugo avait un air distrait et fatigué, comme s’il se remettait d’une maladie en prenant les eaux dans une station balnéaire. Les années qui passaient lui allaient bien, les tempes grisonnantes, le soin avec lequel il s’habillait. Une fois échus les termes florissants fixés par la nature, l’expérience et l’argent avaient leur rôle à jouer. Les chemises d’Agnelli, comme disait Garzón. J’avais donné rendez-vous à Hugo à la Jarra de Oro, où son air prospère contrastait avec la simplicité des consommateurs prolétaires. Il leva les yeux au ciel comme il le faisait toujours avant une représentation. À son âge, il devait toujours avoir le même goût pour la mise en scène. Bon, j’allais écouter tout ce qu’il avait à me dire, comme toujours avec humilité, avec modestie, faire état des aspects positifs de mon existence actuelle. Même pour plaisanter, je ne devais pas lui faire part de mes nouvelles décisions concernant ma vie dans une maison avec des géraniums dans le jardin. Pour lui, j’étais une pauvre fille et je me conduirais toujours comme telle.
Dès que nous fûmes assis, il regarda les coins du plafond comme si toute la misère morale du bar La Jarra de Oro s’y était trouvée concentrée. Il regarda également avec mépris le serveur dont le tablier laissait voir sa mappemonde de taches quotidiennes.
– Apportez-nous deux thés.
Il avait choisi pour moi, certainement sans s’en rendre compte.
– Maintenant, je ne prends plus que du thé, m’avoua-t-il. Le café a failli me tuer. Tu sais qu’après ton départ j’ai eu un très grave ulcère qui a mis longtemps à guérir. Bien que je sois rétabli, je préfère faire attention.
L’ulcère revenait toujours sur le tapis, même au téléphone. Le moment de notre séparation, qu’il appelait invariablement « ton départ », remontait maintenant à sept ans, mais cet ulcère se comportait comme les clous du Christ, il laissait des stigmates indélébiles qui devenaient dignes d’adoration avec le temps. Et j’étais le soldat romain qui levait sa masse sur la croix prête à tomber, c’était moi et personne d’autre qui avais provoqué cette souffrance. Armée d’une lance pointue, je la lui avais plongée directement dans les tripes jusqu’à le faire saigner. Il sortit une liasse de papiers sans oser les poser sur la table maculée. Il me les tendit :
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