Il avait cru rencontrer le vrai pape !
Devant l’autel, un jeune paroissien lisait un passage de la Bible. Ávila reconnut l’évangile selon Marc.
— « Si tu gardes rancœur contre quelqu’un, disait l’orateur, pardonne-lui, pour que Notre Père qui est au ciel puisse te pardonner tes péchés. »
Le pardon, encore ? Ávila avait entendu ce passage des milliers de fois après l’attentat.
À la fin de la lecture, des notes d’orgue avaient résonné dans le sanctuaire. L’assistance s’était levée comme un seul corps. De mauvaise grâce, Ávila avait suivi le mouvement, grimaçant de douleur. Une porte dérobée s’était ouverte sur un homme. Un frisson avait parcouru l’assemblée.
Il avait une cinquantaine d’années. Une silhouette altière, un regard envoûtant. Il portait une aube blanche, une étole dorée, une ceinture de soie brodée et sur sa tête une mitre papale couverte de bijoux. Il avançait les bras ouverts, comme s’il flottait au-dessus du sol.
— C’est lui ! avait chuchoté Marco. Le pape Innocent XIV.
Innocent XIV ?
Les palmariens reconnaissaient la légitimité des papes romains jusqu’à Paul VI, mort en 1978.
— On arrive juste à temps, avait précisé Marco. Il va prononcer son homélie.
Le pape avait avancé vers l’autel, dépassé le lutrin et descendu les marches pour se trouver à la même hauteur que ses paroissiens. Il avait ajusté son micro-cravate, levé les mains en l’air et souri.
— Bonjour, avait-il dit dans un souffle.
— Bonjour ! avait répondu la salle.
S’éloignant de l’autel, le pape se rapprochait de ses ouailles.
— Nous venons d’entendre un extrait de l’évangile de Marc. Un passage que j’ai spécialement choisi pour l’occasion. Parce que ce matin je voudrais parler du pardon.
Le prélat s’était arrêté à la hauteur d’Ávila, à quelques centimètres, sans baisser les yeux vers lui. Embarrassé, l’amiral avait jeté un coup d’œil à Marco qui avait hoché la tête, tout excité.
— Nous nous débattons tous avec le pardon, avait continué le pape. Parce que, parfois, certaines actions contre nous paraissent impardonnables. Quand quelqu’un tue des gens innocents dans un geste de pure haine, devons-nous faire comme l’enseignent certaines Églises, tendre l’autre joue ?
Un grand silence était tombé sur la nef. Le pape avait poursuivi encore plus bas :
— Quand un extrémiste antichrétien pose une bombe pendant une messe à la cathédrale de Séville, et que cette bombe tue des mères innocentes, des enfants, comment peut-on offrir notre pardon ? Poser une bombe est un acte de guerre. Une guerre pas seulement contre les catholiques. Pas seulement contre les chrétiens. Mais contre Dieu lui-même !
Ávila avait fermé les yeux, pour chasser les images d’horreur qui revenaient à sa mémoire et occulter la rage et la douleur. Et au moment où la colère l’envahissait de nouveau, il avait senti la main du pape se poser sur son épaule. Ávila avait rouvert les yeux. Le pape ne le regardait toujours pas. Et pourtant cette main sur son épaule s’était révélée si apaisante.
— N’oublions jamais notre Terror Rojo , avait ajouté le prélat sans jamais lâcher l’épaule d’Ávila. Pendant notre guerre civile, les ennemis de Dieu ont brûlé les églises d’Espagne et les monastères, ils ont massacré six mille prêtres, torturé des centaines de nonnes, forçant nos sœurs à avaler leur rosaire avant de les violer et de les jeter au fond des mines. (Il avait fait une pause pour que les images puissent s’imprimer dans les esprits.) Cette haine ne disparaît pas avec le temps. Au lieu de ça, elle croît, devient plus forte, et attend son heure comme un cancer. Mes amis, je vous le dis, le mal nous avalera si nous n’opposons pas la force à la force. Nous ne vaincrons jamais le mal si notre cri de guerre est : « Pardonnez ! »
Il a raison ! avait pensé Ávila. En ancien militaire, il savait que la manière douce ne réglait jamais les écarts de conduite mais les aggravait.
— Je crois, avait repris le pape, que parfois le pardon est dangereux. Quand nous pardonnons au malin dans le monde, nous l’autorisons à grandir et à s’étendre. Quand nous répondons à un casus belli par de la miséricorde, nous encourageons nos ennemis à aller plus loin dans la violence. Il est temps de faire comme le Christ et de chasser les marchands du temple en criant : « Assez ! »
Oui ! Oui ! avait eu envie de crier Ávila, transporté par tous ces gens qui acquiesçaient.
— Mais que faisons-nous ? Est-ce que les catholiques de l’Église romaine s’insurgent comme Jésus ? Non ! Aujourd’hui, tout ce que nous avons à opposer au mal qui ronge le monde, c’est notre pardon, notre amour, notre compassion. Et donc, nous permettons — non, nous encourageons — le mal à prospérer. En réponse à tous ces crimes commis contre nous, nous exprimons nos inquiétudes en veillant à rester politiquement corrects : si une personne est mauvaise, c’est à cause de son enfance, de sa vie misérable, ou parce qu’elle a souffert jadis. Si elle est pleine de haine, ce n’est pas de sa faute. Je dis encore : « Assez ! » Le mal est le mal. Et nous devons lutter pour notre survie !
L’assistance s’était mise à applaudir. Jamais Ávila n’avait assisté à ça durant une messe.
— J’ai choisi de parler de pardon aujourd’hui, continuait le pape, la main toujours posée sur l’épaule d’Ávila, parce que nous avons un invité de marque parmi nous. Et je voudrais le remercier de l’honneur qu’il nous fait par sa présence. C’est un membre médaillé et respecté de notre armée, et il a vécu l’impensable, l’innommable. Comme nous, il a eu son combat avec le pardon.
Avant que l’amiral ait eu le temps de protester, le pape avait décrit par le menu les heures douloureuses de sa vie — la perte de sa famille, son plongeon dans l’alcoolisme, et sa tentative de suicide. Au début, Ávila n’avait éprouvé que de la colère — Marco avait trahi sa confiance. Puis, curieusement, il avait senti une force nouvelle l’envahir. Il avait certes touché le fond, et pourtant, par miracle, il avait survécu.
— Je vous le dis, avait repris le pape, si Dieu est intervenu, s’il a sauvé la vie de l’amiral, c’est qu’il a de hautes espérances en lui.
À ces mots, le pape s’était tourné vers Ávila et l’avait enfin regardé. Les yeux sombres du prélat semblaient le pénétrer jusqu’à l’âme. Il avait senti quelque chose monter en lui, une vigueur qu’il n’avait pas éprouvée depuis des années.
— Amiral Ávila, avait déclaré le pape, je pense que le drame que vous avez enduré ne peut être pardonné. Je pense que votre rage — votre juste soif de vengeance — ne peut être apaisée en présentant l’autre joue. Au contraire ! Votre douleur est le catalyseur de votre salut. Nous sommes ici pour vous soutenir ! Pour vous aimer ! Pour être à vos côtés et vous aider à transformer cette colère en une force irrépressible pour que règne le bien dans le monde ! Gloire à Dieu !
— Gloire à Dieu ! avait répété l’assemblée en chœur.
— Amiral, quelle est la devise de l’armada espagnole ?
— Pro Deo et patria , avait aussitôt répondu Ávila.
— Oui. Pour Dieu et la patrie. C’est un honneur pour nous d’avoir ici un grand officier de la marine qui a si bien servi son pays. (Le pape avait marqué un silence.) Mais Dieu ? Qu’en est-il de Dieu ?
Ávila avait frémi.
— Votre vie n’est pas terminée, amiral. Votre travail n’est pas terminé. C’est pour cela que Dieu vous a sauvé. Votre mission sacrée n’est qu’à moitié accomplie. Vous avez servi votre patrie, mais vous n’avez pas servi Dieu.
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