— C’est de la folie, lâcha Ambra. Mes gardes du corps m’ont bien vue partir de mon plein gré !
Langdon fixait le téléphone des yeux. Malgré sa stupéfaction, un fait était limpide : cette fois, il avait de sérieux problèmes !
— Robert, je suis désolée ! lança Ambra, avec une lueur de panique dans les yeux. Je ne sais pas qui se cache derrière ça ! Mais vous êtes en grand danger. Je vais appeler Mónica Martín tout de suite.
— Surtout pas, intervint Winston. C’est un piège. Ils attendent que vous sortiez du bois, que vous preniez contact avec eux pour vous tirer les vers du nez. Réfléchissez. Vos deux gardes du corps savent que vous n’avez pas été kidnappée et pourtant ils ne l’ont pas dit. Au contraire, ils ont sauté dans un avion pour venir à Barcelone ! Tout le Palais est donc impliqué. Et comme le commandant de la Guardia est aux arrêts, c’est que les ordres viennent de plus haut.
Ambra pâlit.
— Vous voulez dire… de Julián ?
— La réponse s’impose d’elle-même. Le prince est le seul à pouvoir faire arrêter Garza.
Ambra ferma les yeux un long moment. Langdon perçut toute la détresse de la jeune femme. Son dernier espoir que Julián ne soit pas lié au meurtre d’Edmond venait de s’envoler.
— Quelqu’un au Palais sait que nous essayons de diffuser la vidéo d’Edmond, affirma Langdon. Et on veut à tout prix nous en empêcher.
— Et ils n’avaient pas prévu ça, ajouta Winston. Ils croyaient leur travail terminé quand ils ont réduit Edmond au silence.
— Ambra, reprit Langdon après un long silence. Je ne connais pas votre fiancé, mais il est évident que Julián suit les conseils de l’archevêque Valdespino dans cette affaire. Je vous rappelle qu’entre Edmond et Valdespino c’était assez tendu avant même que commence la soirée au musée.
Elle hocha la tête.
— De toute façon, vous êtes en danger.
Ils entendirent au loin des sirènes.
— Il faut trouver ce poème, et vite ! déclara Langdon en recommençant à explorer les rayonnages. Lancer la présentation d’Edmond est notre meilleur sauf-conduit. Une fois que la nouvelle sera rendue publique, cela ne servira plus à rien de s’en prendre à nous.
— C’est exact, renchérit Winston. Mais la police vous recherche comme preneur d’otage. Vous ne serez en sécurité que si vous prenez le Palais à son propre jeu.
— Comment ? s’enquit Ambra.
Winston poursuivit sans la moindre hésitation :
— Ils cherchent visiblement à monter les médias contre vous, mais c’est une arme à double tranchant.
Langdon et Ambra écoutèrent le plan que leur proposait Winston. Un plan très simple qui créerait en effet beaucoup de confusion dans les rangs adverses.
— C’est d’accord, répondit aussitôt Ambra.
— Vous en êtes sûre ? insista Langdon. Après, il n’y aura plus de marche arrière possible.
— Robert… c’est à cause de moi si vous vous retrouvez dans cette situation. Le Palais a expédié Mónica au front pour que les médias s’en prennent à vous. On va leur renvoyer l’ascenseur.
— Autrement dit, lança Winston, qui vit par l’épée périra par l’épée !
Langdon haussa un sourcil. Savait-il qu’il paraphrasait Eschyle ? Étant donné les circonstances, il aurait mieux valu citer Nietzsche : Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même.
Ambra ne discuta pas davantage et s’éloigna dans le couloir, le téléphone de Kirsch à la main.
— En attendant, trouvez-nous ce mot de passe, Robert !
Langdon la regarda disparaître dans une tourelle abritant un petit escalier hélicoïdal qui menait sur le toit.
— Faites attention ! lui conseilla-t-il.
Seul dans l’appartement tout en longueur, Langdon s’efforça de rassembler les pièces du puzzle : des vitrines pleines d’objets inhabituels, une citation sous cadre proclamant que dieu était mort, un grand tableau de Gauguin qui posait les mêmes questions qu’Edmond à sa présentation : D’où venons-nous ? Où allons-nous ?
Pour l’instant, il n’avait aucune piste. Dans la bibliothèque, un seul ouvrage avait retenu son attention : Unexplained Art , un livre de photographies montrant des réalisations humaines encore auréolées de mystère : Stonehenge, les statues de l’île de Pâques, les « dessins » ou lignes du désert de Nazca, des géoglyphes si grands qu’on ne pouvait les discerner que depuis le ciel.
Tout cela ne l’avançait pas beaucoup.
Il reprit ses recherches. Au-dehors, les sirènes s’approchaient.
— Je ne suis pas un monstre, déclara Ávila devant l’urinoir.
Ils s’étaient arrêtés sur une aire de repos de la N-240. À son côté, le chauffeur Uber paraissait trop tendu pour soulager sa vessie.
— Vous avez menacé de tuer ma famille.
— Si vous faites ce que je vous dis, il ne leur arrivera rien. Emmenez-moi à Barcelone, lâchez-moi là-bas et nous nous quitterons bons amis. Je vous rendrai votre portefeuille, j’oublierai votre adresse, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi.
Le conducteur regardait fixement devant lui.
— Vous êtes croyant, poursuivit Ávila. J’ai vu la croix papale sur votre pare-brise. Peu importe ce que vous pouvez penser de moi, vous trouverez la paix en vous convainquant que, cette nuit, vous participez à l’œuvre de Dieu. (Ávila termina d’uriner.) Car Ses voies sont impénétrables.
Ávila recula, vérifia que son pistolet en céramique était toujours glissé sous sa ceinture. Il lui restait une dernière balle. Aurait-il besoin de s’en servir ce soir ?
Il se rendit aux lavabos et fit courir de l’eau sur ses mains, en observant le tatouage dans sa paume. Un talisman pour l’instant inutile. Il ne serait pas pris. À présent, il était une ombre insaisissable.
Il leva les yeux vers le miroir crasseux, surpris par son apparence. La dernière fois qu’il avait vu son reflet, il était dans son uniforme blanc, au col impeccable, et sa casquette d’officier. Sans sa veste, avec son tee-shirt et la casquette de base-ball qu’il avait subtilisée à son chauffeur, il avait l’air davantage d’un routier.
Ironie du sort, l’homme qu’il avait en face de lui ressemblait à son double, quand il était au fond du trou, après avoir perdu toute sa famille.
Un ivrogne.
La lumière était revenue quand Marco, son kinésithérapeute, l’avait conduit voir le « pape ».
Ávila n’oublierait jamais l’apparition de cette immense église ceinte de tours quand ils avaient passé le portail, et cette nef bondée de personnes agenouillées, en prière, pendant la messe du matin.
Dans le sanctuaire, uniquement éclairé par d’immenses vitraux, planaient des senteurs d’encens. En voyant l’autel couvert de feuilles d’or, les bancs en bois étincelant, il avait compris que les rumeurs étaient vraies. L’Église palmarienne était très riche. L’édifice rivalisait de beauté avec les autres cathédrales et pourtant il n’avait rien de classique.
Les palmariens étaient les ennemis jurés du Vatican.
Debout au fond de la salle avec Marco, Ávila avait contemplé cette assemblée en se demandant comment cette secte avait pu prospérer ainsi après s’être opposée ouvertement à Rome. De toute évidence, les accusations des palmariens reprochant à l’Église catholique romaine d’être devenue trop libérale avaient trouvé des échos dans les milieux traditionalistes chrétiens.
Planté sur ses béquilles, Ávila avait eu l’impression d’être un misérable infirme se rendant à Lourdes dans l’espoir d’un miracle. Un vicaire avait accueilli Marco et conduit les deux hommes à leurs places réservées au premier rang. Les têtes s’étaient tournées pour voir qui avait droit à un tel traitement de faveur. Ávila avait regretté de porter toutes ses décorations.
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