Dès lors, Ambra était plus que décidée à achever son œuvre.
— Je n’ai pas trouvé un seul livre de poésie, annonça-t-elle à Langdon.
— Le poète que nous cherchons est peut-être Friedrich Nietzsche. (Il lui parla du texte qui trônait au-dessus du lit.) Cette citation ne fait pas quarante-sept lettres, mais elle prouve sans l’ombre d’un doute qu’Edmond était fan.
— Winston ? Tu peux fouiller dans les poèmes de Nietzsche et isoler les vers de quarante-sept lettres ?
— Certainement, répondit celui-ci. En allemand ou dans leur traduction anglaise ?
Ambra hésita.
— Commencez en anglais, intervint Langdon. Edmond comptait entrer ce code sur le clavier de son téléphone. Et sur un clavier classique, ce n’est pas très simple d’aller chercher un eszett allemand.
Ambra acquiesça. C’était futé !
— J’ai vos résultats, annonça Winston quasi instantanément. Il y a près de trois cents poèmes traduits, et cent quatre-vingt-deux vers de quarante-sept lettres précisément.
— Autant que ça ?
— Winston, insista Ambra. Edmond disait qu’il s’agit d’une prophétie… d’une prédiction… et qui est en passe de se réaliser. Tu ne vois rien qui pourrait correspondre ?
— Je regrette. Je ne distingue aucune prophétie. Les vers en question appartiennent à de longues strophes qui, sorties de leur contexte, n’ont pas grand sens. Je vous les montre ?
— Il y en a trop, répliqua Langdon. Il faut trouver un véritable livre et espérer qu’Edmond aura signalé le passage.
— Je vous conseille de vous dépêcher. Votre présence n’est plus un secret.
— Comment ça ?
— Les infos locales disent qu’un avion militaire vient d’atterrir à Barcelone avec à son bord deux agents de la Guardia Real.
*
Dans les faubourgs de Madrid, l’archevêque Valdespino était heureux d’avoir quitté le Palais avant que les grilles ne se referment sur lui. Installé à côté du prince sur la banquette de l’Opel, le prélat espérait que cette fuite l’aiderait à reprendre la main.
— À la Casita del Princípe ! ordonna Valdespino à son novice.
La maison de campagne du prince se trouvait à quarante minutes de Madrid. C’était plus un manoir qu’une maison. L’endroit servait de résidence privée aux héritiers de la couronne depuis le milieu du XVIII e siècle — une maison à l’abri des regards où les garçons pouvaient vivre leur vie d’enfant avant de s’occuper des affaires du pays. Valdespino avait convaincu Julián que se retirer à la Casita serait plus sûr.
Sauf que je ne l’emmène pas là-bas, songea l’archevêque en jetant un coup d’œil au prince assis près de lui. Julián regardait à la fenêtre, visiblement perdu dans ses pensées.
Don Julián était-il aussi naïf qu’il le paraissait ? Ou, comme son père, était-il passé maître dans l’art de la dissimulation pour ne montrer au monde que la partie qu’il choisissait de dévoiler ?
Les menottes aux poignets étaient serrées plus que nécessaire.
Ce n’était pas une plaisanterie !
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il à ses hommes qui le faisaient quitter la cathédrale.
Toujours pas de réponse.
Alors qu’on le ramenait vers le Palais, Garza aperçut des manifestants et des caméras massés devant les grilles.
— Faites-moi au moins passer par-derrière.
Mais les soldats ignorèrent sa requête et forcèrent leur commandant à marcher droit vers les journalistes. En quelques secondes, la nouvelle se propagea et les projecteurs se tournèrent vers lui. Garza, bouillant de colère, tenta de ne rien laisser paraître. Il continua de marcher la tête haute.
Aussitôt, ce fut la cohue. Les questions fusaient de toutes parts :
— Pourquoi vous a-t-on arrêté ?
— Qu’est-ce qu’on vous reproche, commandant ?
— Êtes-vous impliqué dans l’assassinat d’Edmond Kirsch ?
Garza s’attendait à ce que ses hommes fendent la foule sans leur accorder un regard, mais ils s’arrêtèrent et l’obligèrent à faire face aux objectifs. Garza aperçut une silhouette connue qui sortait du Palais et accourait dans sa direction.
Mónica Martín !
Elle était sans doute aussi étonnée que lui.
Mais, en arrivant à sa hauteur, il ne vit aucune surprise sur son visage. Juste du mépris. Elle leva la main pour faire taire la meute et extirpa une feuille de sa poche. Elle rajusta ses grosses lunettes et s’adressa aux caméras de télévision :
— Le Palais royal arrête le commandant Diego Garza pour son rôle dans le meurtre d’Edmond Kirsch, et pour avoir tenté de faire accuser injustement l’archevêque Valdespino.
Avant que Garza ait eu le temps de réagir, les agents de la Guardia Real l’entraînèrent manu militari vers les grilles. Dans son dos, il entendit Mónica continuer son laïus :
— En ce qui concerne la future reine Ambra Vidal, je crains d’avoir des nouvelles très préoccupantes.
*
Au PC du sous-sol, Suresh Bhalla suivait la déclaration en direct de Mónica Martín.
Elle n’avait pas l’air contente.
Cinq minutes plus tôt, Mónica Martín avait reçu un appel qu’elle avait pris dans son bureau. Elle avait répondu en chuchotant et consigné des notes. Soixante secondes plus tard, elle avait quitté son bureau, visiblement sous le choc. Sans donner la moindre explication, elle était partie s’adresser à la presse.
Que les faits qu’elle relatait soient exacts ou non, une évidence s’imposait : Robert Langdon était désormais en grand danger.
Qui avait-elle eu au téléphone ? Qui lui avait ordonné de faire ce communiqué ?
L’ordinateur de Suresh bipa. Un message. Suresh reporta son attention sur son écran.
monte@iglesia.org
L’informateur de cette nuit… Le mystérieux contributeur de ConspiracyNet.com. Et voilà qu’il le contactait directement…
Avec méfiance, Suresh s’installa à son clavier et ouvrit le message.
J’ai piraté les messages de Valdespino.
Il détient de dangereux secrets.
Le Palais doit avoir accès à ses SMS.
De toute urgence.
Le cœur battant, Suresh relut le message. Puis l’effaça.
Pendant un long moment, il resta immobile, à réfléchir aux options qu’il avait.
Puis il prit sa décision. Il programma une carte magnétique pour avoir accès aux appartements royaux et sortit discrètement du PC.
Langdon parcourut des yeux les alignements de livres dans la bibliothèque d’Edmond.
Il devait bien y avoir quelque part une section dédiée à la poésie…
L’arrivée de la Guardia à Barcelone compliquait les choses, mais Langdon pensait avoir le temps de finir ce qu’il avait entrepris. Dès qu’il aurait trouvé le vers qu’il cherchait, il leur suffirait de quelques secondes pour entrer le code dans le téléphone d’Edmond et diffuser la présentation dans le monde entier.
Il regarda Ambra qui fouillait les rayonnages sur le mur en face.
— Vous voyez quelque chose ?
— Rien. Que de la science et de la philosophie. Pas de poésie.
— Continuez, on va bien finir par trouver.
Langdon explorait la section histoire, qui abritait d’épais volumes :
PRIVILEGE, PERSECUTION AND PROPHECY : THE CATHOLIC CHURCH IN SPAIN 1875–1975.
BY THE SWORD AND THE CROSS : THE HISTORICAL EVOLUTION OF THE CATHOLIC WORLD MONARCHY.
Ces titres rappelèrent à Langdon le drame qui avait marqué l’enfance de son ami. Quand il lui avait fait remarquer que, pour un athée américain, il semblait obnubilé par l’Espagne et le catholicisme, Edmond lui avait répondu : « Ma mère était espagnole et catholique. Et, bien sûr, rongée par la culpabilité. »
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