Langdon examina les autres éléments du tableau — des chiens, des chats, des oiseaux, une statue de déesse à l’arrière-plan, une montagne, des racines tordues, des arbres. Et bien sûr, devant la vieille femme, le célèbre « oiseau blanc » qui, selon l’artiste, représentait « la futilité des mots ».
Futiles ou non, des mots, c’est justement ce qu’on est venus chercher, se dit Langdon. Des mots qui recensaient quarante-sept lettres au total.
Pendant un instant il se demanda si le titre de l’œuvre pouvait être le sésame, mais un décompte rapide des caractères lui indiqua qu’il faisait fausse route.
— Il nous faut trouver un vers, un vers dans un poème ! déclara-t-il pour se redonner espoir.
— La bibliothèque est par là.
Le couloir que la jeune femme désignait était décoré de meubles de belle facture qui se fondaient à merveille avec les vitrines présentant des maquettes et des travaux de Gaudí.
Edmond vivait dans un musée ! Langdon avait du mal à se faire à cette idée. Le grenier de la Casa Milà n’était pas l’endroit le plus cosy au monde. Un long tunnel sinueux de pierre et de briques, composé de deux cent soixante-dix arches paraboliques de diverses hauteurs, séparées chacune d’un mètre. Il y avait peu de fenêtres, et l’air semblait filtré et sec. Sans doute pour protéger les objets de l’architecte.
— Je vous rejoins. Mais d’abord, j’aimerais utiliser les toilettes.
Ambra se tourna vers la porte d’entrée.
— Edmond m’a toujours priée d’utiliser celles du rez-de-chaussée… Il était très secret concernant ses propres latrines.
— C’est typique d’un célibataire. Ses toilettes ne devaient pas être très propres. Et cela devait le gêner.
Ambra sourit.
— Je pense que c’est par là.
Elle indiqua un couloir plongé dans l’obscurité à l’opposé de la bibliothèque.
— Merci. Je reviens tout de suite.
Ce boyau sombre et étroit avait des allures de catacombe médiévale. À mesure qu’il avançait, des lampes au pied des arches s’allumaient pour lui éclairer le chemin.
Langdon passa devant un coin boudoir, des agrès de gymnastique, et même un dressing, le tout installé entre les vitrines où étaient exposés des dessins de Gaudí, des croquis, des plans, des modèles 3D…
Devant l’une des tables, Langdon eut un moment de surprise. Cette fois, les pièces étaient d’un genre différent. Il y avait là le fossile d’un poisson, la coquille d’un nautile, le squelette sinueux d’un serpent. Langdon crut tout d’abord qu’il s’agissait d’une vitrine conçue par Edmond pour montrer son goût pour les sciences, voire exposer des pièces en relation avec ses recherches sur l’origine de la vie. Mais quand il lut l’écriteau, il comprit qu’il se trompait encore. Tous ces objets ayant appartenu à Gaudí illustraient le bio-design de l’édifice. Le carrelage des murs en écailles de poisson, la spirale des rampes, ce couloir où chaque arche était autant de côtes d’un grand squelette de reptile.
Il y avait aussi ces mots de l’architecte, pleins d’humilité :
Rien n’est inventé, parce que la nature a déjà tout écrit.
L’originalité consiste toujours à revenir aux origines.
ANTONI GAUDÍ
Langdon regarda le couloir autour de lui. Il avait bien l’impression de se trouver à l’intérieur d’une créature vivante.
L’habitat parfait pour Edmond, pensa-t-il. La science au service de l’art.
Passé le premier virage, l’espace s’agrandit. Entraîné par les éclairages, son regard fut attiré vers une gigantesque vitrine.
Un funiculaire modèle réduit, composé d’une myriade d’arcs caténaires. La trouvaille de Gaudí l’avait toujours émerveillé. « L’arc caténaire » était une structure architecturale fondée sur la courbe que forme une chaîne, retenue en deux points, ployant sous son propre poids.
Dans ce modèle, des dizaines de chaînettes accrochées à une plaque pendaient en une succession d’arcs, dessinant dans l’air autant de « U » étirés. La tension qu’exerçait la gravité étant exactement égale et inverse à la charge dans le cas d’une compression, Gaudí pouvait étudier la courbe de chaque chaîne et reproduire ces formes pour que ses édifices supportent leur propre poids.
Pour visualiser tout cela, bien sûr, il fallait un miroir.
Comme Langdon s’y attendait, il y avait une grande glace au fond de la vitrine. En se penchant au-dessus de la structure, la magie opéra. Tout l’assemblage de chaînettes en suspension s’inversa et les creux des boucles devinrent des arches flamboyantes !
Il avait sous les yeux une vue aérienne de la vertigineuse Sagrada Família, dont les arches avaient peut-être été conçues à l’aide de cette maquette.
Il poursuivit son chemin, parvint à une chambre à coucher, où trônaient un lit à baldaquin, une armoire en merisier et une commode finement marquetée. Les murs étaient décorés de dessins et d’esquisses de Gaudí — encore des pièces de musée.
La seule nouveauté semblait être une grande calligraphie accrochée au-dessus du lit d’Edmond. Dès les premiers mots, Langdon reconnut l’auteur.
Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous, les meurtriers des meurtriers ?
NIETZSCHE
« Dieu est mort. » Les trois mots les plus célèbres du philosophe allemand du XIX e siècle, athée convaincu. Nietzsche était connu pour ses critiques acerbes de la religion, mais aussi pour ses réflexions sur la science — en particulier au sujet de la théorie de l’évolution de Darwin qui, selon lui, avait mené l’humanité aux portes du nihilisme, une démonstration que la vie n’avait pas de sens, pas de noble objectif, et qu’il n’y avait pas de trace tangible de Dieu.
Au-delà de ses fanfaronnades antireligieuses, accrocher cette maxime au-dessus de son lit prouvait peut-être qu’Edmond n’était pas si à l’aise dans son rôle de pourfendeur de l’existence de Dieu.
Si la mémoire de Langdon était bonne, la citation se terminait ainsi : « La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »
L’idée que l’homme devienne Dieu lui-même pour tuer Dieu était au cœur de la pensée nietzschéenne. Cela expliquait probablement le complexe de supériorité de tant de génies de la technologie, tel Edmond.
Ceux qui éradiquent Dieu… doivent être des dieux eux-mêmes.
Subitement, une seconde réflexion s’imposa à lui : Nietzsche n’était pas seulement philosophe. Il était poète !
Langdon possédait un recueil de plus de deux cents poèmes et d’aphorismes où Nietzsche interrogeait Dieu, la mort, l’esprit humain.
Il compta rapidement le nombre de lettres dans la citation. Non, cela ne correspondait pas. Néanmoins, une bouffée d’espoir l’envahit.
Nietzsche était peut-être le poète qu’ils cherchaient ! Si tel était le cas, il espérait trouver une anthologie de ses poésies dans la bibliothèque.
De toute façon, il demanderait à Winston de fouiller ses poèmes à la recherche d’un vers de quarante-sept lettres.
Impatient de retrouver Ambra pour lui annoncer sa piste, Langdon se dirigea vers la porte des toilettes qui se situait au fond de la chambre.
Les lumières s’allumèrent à son entrée, révélant une pièce joliment décorée, une vasque, une cabine de douche, une cuvette.
Son regard s’arrêta sur une desserte où se trouvaient les effets personnels de leur hôte. Langdon blêmit.
Oh non… Edmond.
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