— De mon aide ?
— Avez-vous trouvé quelque chose chez Bôhm, ce matin ?
Les trois enveloppes surgirent dans mon esprit, comme des météores de feu.
— À part mon dossier, rien.
Dumaz sourit, incrédule. Il se leva.
— Marchons, voulez-vous ?
Je le suivis le long de la berge.
— Admettons que vous n’ayez rien trouvé, reprit-il. Après tout, l’homme se méfiait. Moi-même, j’ai déjà enquêté ce matin. Je n’ai pas appris grand-chose. Ni sur son passé. Ni sur son opération mystérieuse. Vous vous souvenez : cette greffe cardiaque. Encore une énigme. Savez-vous ce que m’a révélé le Dr Warel ? Le cœur transplanté de Bôhm comporte un élément bizarre. Quelque chose qui n’a rien à faire là. Une minuscule capsule de titane, le métal avec lequel on fabrique certaines prothèses, suturé à la pointe de l’organe. D’ordinaire, on place sur le cœur greffé un clip qui permet de réaliser plus facilement des biopsies. Mais ici, il ne s’agit pas de cela. Selon Warel, cette pièce n’a aucune utilité spécifique.
Je gardai le silence. Je songeai à la tache claire, sur la radiographie. Mon cliché était donc celui du second cœur. Je demandai, pour en finir :
— En quoi puis-je vous aider, inspecteur ?
— Bôhm vous a payé pour suivre la migration des cigognes. Allez-vous partir ?
— Non. Je vais rembourser l’argent. Si les cigognes ont choisi de déserter la Suisse ou l’Allemagne, si elles ont été aspirées par un typhon géant, je n’y peux rien. Et je m’en moque.
— Dommage. Ce voyage aurait été d’une grande utilité. J’ai commencé, très succinctement, à retracer la carrière de l’ingénieur Max Bôhm. Votre voyage aurait sans doute permis de remonter son passé à travers l’Afrique ou le Proche-Orient.
— Qu’avez-vous en tête ?
— Un travail en duplex. Moi, ici. Vous, là-bas. Je creuse du côté de sa fortune, de son opération. J’obtiens les lieux et dates de ses différentes missions. Vous, vous remontez sa trace sur le terrain — le long de la piste des cigognes. Nous communiquons régulièrement. En quelques semaines, nous aurons mis à plat toute la vie de Max Bôhm. Ses mystères, ses bienfaits, ses trafics.
— Ses trafics ?
— C’est un mot que j’utilise au hasard.
— Qu’est-ce que je gagnerai dans cette histoire ?
— Un beau voyage. Et le calme proverbial de la Suisse. (Dumaz tapota sa poche de veste.) Nous signons ensemble votre déposition. Et nous l’oublions.
— Et vous, qu’y gagnez-vous ?
— Beaucoup. En tout cas, plus que des traveller’s chèques volés ou des caniches égarés. Le quotidien d’un mois d’août à Montreux n’est pas reluisant, monsieur Antioche, croyez-moi. Ce matin, je ne vous ai pas cru à propos de vos études. On ne passe pas dix années de sa vie sur une matière qui ne vous enthousiasme pas. Moi aussi, j’ai menti : mon boulot me passionne. Mais il ne répond pas à l’appel. Chaque jour passe, et l’ennui se referme. Je veux travailler sur quelque chose de solide. Le destin de Bôhm nous offre un objet d’enquête fantastique, sur lequel nous pouvons avancer en équipe. Une telle énigme devrait séduire votre esprit d’intellectuel. Réfléchissez.
— Je rentre en France, je vous téléphonerai demain. Ma déposition peut bien attendre un jour ou deux, n’est-ce pas ?
L’inspecteur acquiesça en souriant. Il me raccompagna à ma voiture et me tendit la main pour me saluer. J’esquivai le geste en pénétrant dans le cabriolet. Dumaz sourit une nouvelle fois, puis bloqua ma portière entrouverte. Après un moment de silence, il demanda :
— Puis-je vous poser une question indiscrète ?
J’opinai d’un bref mouvement de tête.
— Qu’est-il arrivé à vos mains ?
La question me désarma. Je regardai mes doigts, difformes depuis tant d’années, dont la peau est ramifiée en minuscules cicatrices, puis haussai les épaules.
— Un accident, lorsque j’étais enfant. Je vivais chez une nourrice qui s’occupait de teintures. Un jour, l’une des cuves emplies d’acide s’est déversée sur mes mains. Je n’en sais pas plus. Le choc et la douleur ont effacé tout souvenir.
Dumaz observait mes mains. Il avait sans doute remarqué mon infirmité depuis cette nuit et pouvait enfin satisfaire sa soif de détailler ces brûlures anciennes. Je fermai la portière, d’un geste brusque. Dumaz me fixa, puis ajouta d’une voix suave :
— Ces cicatrices n’ont aucun rapport avec l’accident de vos parents ?
— Comment savez-vous que mes parents ont eu un accident ?
— Le dossier de Bôhm est très complet.
Je démarrai et m’engageai sur la berge, sans un coup d’œil au rétroviseur. Quelques kilomètres plus tard, j’avais oublié l’indiscrétion de l’inspecteur. Je roulais en silence, en direction de Lausanne.
Bientôt, le long d’un champ ensoleillé, j’aperçus un groupe de taches blanches et noires. Je garai la voiture et m’approchai, avec précaution. Je saisis ma paire de jumelles. Les cigognes étaient là. Tranquilles, bec dans la terre, elles prenaient leur petit déjeuner. Je m’approchai encore. Dans la clarté dorée, leur doux plumage ressemblait à du velours. Brillant, épais, soyeux. Je n’avais pas de penchant naturel pour les animaux, mais cet oiseau, avec ses coups d’œil de duchesse offusquée, était vraiment particulier.
Je revoyais Bôhm, dans les champs de Weissembach. Il semblait heureux de me présenter son petit monde. À travers les cultures, il roulait sa carrure en silence, en direction des enclos. Malgré sa taille épaisse, il se déplaçait avec souplesse et légèreté. Avec sa chemise à manches courtes, son pantalon de toile et ses jumelles autour du cou, il ressemblait à un colonel en retraite qui se serait livré à quelque manœuvre imaginaire. Pénétrant dans l’enclos, Bôhm avait adressé la parole aux cigognes d’une voix douce, pleine de tendresse. Les oiseaux avaient d’abord reculé, nous lançant des coups d’œil furtifs.
Puis Bôhm avait atteint le nid, posé à un mètre de hauteur. C’était une couronne de branches et de terre, de plus d’un mètre d’envergure, dont la surface était plate, propre et nette. La cigogne avait quitté à regret sa place et Bôhm m’avait montré les cigogneaux qui reposaient au centre. « Six petits, vous vous rendez compte ! » Les oisillons, minuscules, avaient un plumage grisâtre, tirant sur le vert. Ils ouvraient des yeux ronds et se blottissaient les uns contre les autres. Je surprenais ici une curieuse intimité, le cœur d’un foyer tranquille. La clarté du soir accordait une dimension étrange, fantomatique, à ce spectacle. Tout à coup, Bôhm avait murmuré : « Conquis, n’est-ce pas ? » Je l’avais regardé dans les yeux et avais acquiescé en silence.
Le lendemain matin, alors que Bôhm venait de me donner un épais dossier de contacts, de cartes, de photographies, et que nous remontions l’escalier de son bureau, le Suisse m’avait arrêté et dit, brutalement :
— J’espère que vous m’avez bien compris, Louis. Cette affaire est pour moi d’une extrême importance. Il faut, absolument, retrouver mes cigognes et savoir pourquoi elles disparaissent. C’est une question de vie ou de mort ! Sous la faible lueur des dernières marches, j’avais surpris sur son visage une expression qui m’avait effrayé moi-même. Un masque blanc, rigide, comme prêt à se fissurer. Sans aucun doute, Bôhm crevait de peur.
Au loin, les oiseaux s’envolèrent, avec lenteur. Je suivis du regard leur long mouvement déchirer la lumière matinale. Sourire aux lèvres, je leur souhaitai bon voyage et repris ma route.
J’arrivai à la gare de Lausanne à midi et demi. Un TGV pour Paris partait dans vingt minutes. Je trouvai une cabine téléphonique dans le hall et interrogeai, par réflexe, mon répondeur. Il y avait un appel d’Ulrich Wagner, un biologiste allemand que j’avais rencontré le mois précédent, lors de ma préparation ornithologique. Ulrich et son équipe s’apprêtaient à suivre la migration des cigognes par satellite. Ils avaient équipé une vingtaine de spécimens de balises miniatures japonaises et allaient repérer ainsi les oiseaux, chaque jour, en toute précision, grâce aux coordonnées d’Argos. Ils m’avaient proposé de consulter leurs données satellite. Ce principe m’aurait grandement aidé, m’évitant de courir après des bagues minuscules, difficilement repérables.
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