— Et quel âge avez-vous ?
— Trente-deux ans.
L’inspecteur émit un léger sifflement.
— Vous avez de la chance d’avoir pu vous consacrer à votre passion aussi longtemps. J’ai le même âge que vous et je travaille dans la police depuis treize ans.
— L’histoire ne me passionne pas, dis-je d’un ton fermé.
Dumaz fixa le mur d’en face. Le même sourire rêveur glissa sur ses lèvres.
— Mon travail ne me passionne pas non plus, je vous assure.
Il me regarda de nouveau.
— Selon vous, depuis quand Max Bôhm était-il mort ?
— Depuis l’avant-veille. Le soir du 17, le gardien l’a vu monter dans le nid et ne l’a pas vu redescendre.
— De quoi est-il mort, à votre avis ?
— Je n’en sais rien. D’une crise cardiaque, peut-être. Les cigognes avaient commencé à… s’en nourrir.
— J’ai vu le corps avant l’autopsie. Avez-vous quelque chose à ajouter ?
— Non.
— Vous allez devoir signer votre déposition au commissariat du centre-ville. Tout sera prêt en fin de matinée. Voici l’adresse. (Dumaz soupira.) Cette disparition va faire du bruit. Bôhm était une célébrité. Vous devez savoir qu’il a réintroduit les cigognes en Suisse. Ce sont des choses auxquelles nous tenons, ici.
Il s’arrêta, puis partit d’un petit rire.
— Vous portez une drôle de chemise… Plutôt de circonstance, n’est-ce pas ?
J’attendais cette réflexion depuis le début. Une femme brune, petite et carrée, apparut et me sauva la mise. Sa blouse blanche était maculée de sang, son visage couperosé et ravagé par les rides. Le genre qui a vécu, et qui ne s’en laisse pas conter. Chose extraordinaire dans cet univers de ouate, elle portait des talons, qui claquaient à chacun de ses pas. Elle s’approcha. Son haleine empestait le tabac.
— Vous êtes là pour Bôhm ? demanda-t-elle d’une voix rocailleuse.
Nous nous levâmes. Dumaz fit les présentations.
— Voici Louis Antioche, étudiant, ami de Max Bôhm (je sentis une note d’ironie dans sa voix). C’est lui qui a découvert le corps cette nuit. Je suis l’inspecteur Dumaz, police fédérale.
— Catherine Warel, chirurgien cardiaque. L’autopsie a été longue, dit-elle en s’essuyant le front qui perlait de sueur. Le cas était plus compliqué que prévu. D’abord à cause des blessures. Des coups de bec, à pleine chair. Il paraît qu’on l’a découvert dans un nid de cigognes. Que faisait-il là-haut, bon Dieu ?
— Max Bôhm était ornithologue, répliqua Dumaz sur un ton pincé. Je m’étonne que vous ne le connaissiez pas. Il était très célèbre. Il protégeait les cigognes en Suisse.
— Ah ? fit la femme, sans conviction.
Elle sortit un paquet de cigarettes brunes, en alluma une. Je remarquai le panneau indiquant l’interdiction de fumer et compris que cette femme n’était pas suisse. Elle reprit, après avoir craché une longue bouffée.
— Revenons à l’autopsie. Malgré toutes ses plaies — vous en aurez la description dactylographiée ce matin même — il est clair que l’homme est mort d’une crise cardiaque, dans la soirée du 17 août, aux environs de vingt heures. (Elle se tourna vers moi.) Sans vous, l’odeur aurait fini par alerter les visiteurs. Mais quelque chose est surprenant. Saviez-vous que Bôhm était un transplanté cardiaque ?
Dumaz me lança un coup d’œil interrogatif. Le docteur poursuivit :
— Lorsque l’équipe a découvert la longue cicatrice au niveau du sternum, ils m’ont appelée, afin que je supervise l’autopsie. La transplantation ne fait aucun doute : il y a d’abord la cicatrice caractéristique de la sternotomie, puis des adhérences anormales dans la cavité péricardique, signe d’une ancienne intervention. J’ai relevé également les sutures de la greffe, au niveau de l’aorte, de l’artère pulmonaire, des oreillettes gauche et droite, faites avec des fils non résorbables.
Le Dr Warel aspira une nouvelle bouffée.
— L’opération remonte manifestement à plusieurs années, reprit-elle, mais l’organe a été remarquablement toléré — d’ordinaire, nous découvrons sur le cœur transplanté une multitude de cicatrices blanchâtres, qui correspondent aux points de rejet, autrement dit à des cellules musculaires nécrosées. La transplantation de Bôhm est donc très intéressante. Et d’après ce que j’ai pu voir, l’opération a été pratiquée par un type qui connaissait son affaire. Or, je me suis déjà renseignée, Max Bôhm n’était pas suivi par un médecin de chez nous. Voilà un petit mystère à éclaircir, messieurs. Je mènerai moi-même mon enquête. Pour ce qui est de la cause du décès : rien d’original. Un banal infarctus du myocarde, survenu il y a environ cinquante heures. L’effort, sans doute, de monter là-haut. Si cela peut vous consoler, Bôhm n’a pas souffert.
— Que voulez-vous dire ? demandai-je.
Warel souffla une longue bouffée de nicotine dans l’espace aseptisé.
— Un cœur greffé est indépendant du système nerveux d’accueil. Une crise cardiaque ne provoque donc aucune douleur particulière. Max Bôhm ne s’est pas senti mourir. Voilà, messieurs. (Elle se tourna vers moi.) Vous vous occuperez des obsèques ?
J’hésitai un instant.
— Je dois malheureusement partir en voyage…, répliquai-je.
Soit, trancha-t-elle. Nous verrons ça. Le certificat de décès sera prêt ce matin. (Elle s’adressa à Dumaz.)
— Je peux vous parler une minute ?
L’inspecteur et le médecin me saluèrent. Dumaz ajouta :
— N’oubliez pas de venir signer votre déposition, en fin de matinée.
Puis ils m’abandonnèrent dans le couloir, lui, avec son air très doux, elle, avec ses talons qui claquaient. Pas assez fort cependant pour que cette phrase m’échappe, murmurée par la femme : « Il y a un problème… »
Dehors, l’aube lançait des ombres de métal, éclairant d’une lumière grise les rues endormies. Je traversai Montreux sans respecter les feux, gagnant directement la maison de Bôhm. Je ne sais pourquoi, la perspective d’une enquête sur l’ornithologue m’effrayait. Je souhaitais détruire tout document me concernant et rembourser incognito l’APCE, sans mêler la police à l’affaire. Pas de traces, pas de tracas.
Je me garai discrètement, à cent mètres du chalet. Je vérifiai d’abord que la porte de la maison n’était pas verrouillée, puis retournai à la voiture et pris dans mon sac un intercalaire de plastique souple. Je le glissai entre la porte et le chambranle. J’asticotai ainsi la serrure, cherchant à glisser la feuille de plastique sous le penne. Enfin, grâce à une poussée de l’épaule, la porte s’ouvrit sans un bruit. Je pénétrai chez feu M. Bôhm. Dans la pénombre, l’intérieur du chalet semblait plus réduit, plus confiné que jamais. C’était déjà la maison d’un mort.
Je descendis dans le bureau, situé au sous-sol. Je n’eus aucun mal à mettre la main sur le dossier « Louis Antioche », posé en évidence. Il y avait là le récépissé du virement bancaire, les factures des billets d’avion, les contrats de location. Je lus aussi les notes que Bôhm avait prises sur moi d’après les propos de Nelly Braesler.
« Louis Antioche. Trente-deux ans. Adopté par les Braesler à l’âge de dix ans. Intelligent, brillant, sensible. Mais désœuvré et désabusé. À manier avec prudence. Garde des traumatismes de son accident. Amnésie partielle. »
Ainsi, pour les Braesler, je demeurais encore, après tant d’années, un cas critique — un détraqué. Je tournai la feuille, c’était tout. Nelly n’avait donné aucune précision sur le drame de mes origines. Tant mieux. Je m’emparai du dossier et poursuivis mes recherches.
Читать дальше