Dans les tiroirs, je débusquai le dossier « Cigognes », semblable à celui que Max m’avait préparé, le premier jour, contenant les contacts et de multiples informations. Je l’emportai également.
Il était temps de partir. Pourtant, mû par une obscure curiosité, je continuai à fouiller, un peu au hasard. Dans un meuble en ferraille, à hauteur d’homme, je découvris des milliers de fiches consacrées aux oiseaux. Pressées les unes contre les autres, verticalement, leurs tranches affichaient plusieurs couleurs. Bôhm m’avait expliqué ce code couleurs. À chaque événement, chaque information, une teinte était donnée — rouge : femelle ; bleu : mâle ; vert : migratrice ; rose : accident d’électrocution ; jaune : maladie ; noir : décès… Ainsi, en un seul regard sur les tranches, Bôhm pouvait sélectionner, selon le thème de ses recherches, les fiches qui l’intéressaient.
Une idée me vint : je consultai la liste des cigognes disparues, puis cherchai quelques-unes de leurs fiches dans ce tiroir. Bôhm utilisait un langage chiffré incompréhensible. Je constatai seulement que les disparues étaient toutes des adultes, âgées de plus de sept ans. Je subtilisai les fiches. Je commençais à basculer dans le vol caractérisé. Toujours poussé par une irrépressible pulsion, je fouillai de fond en comble le bureau. Je cherchais maintenant un dossier médical. « Bôhm est un cas d’école », avait dit le Dr Warel. Où avait-il subi son opération ? Qui l’avait effectuée ? Je ne trouvai rien.
En désespoir de cause, je m’attaquai à un petit réduit attenant à la pièce. Max Bôhm y soudait lui-même ses bagues et y rangeait son attirail d’ornithologue. Au-dessus du plan de travail, étaient entreposés des paires de jumelles, des filtres photographiques, des myriades de bagues, de toutes sortes et de toutes matières : Je découvris aussi des instruments chirurgicaux, des seringues hypodermiques, des bandages, des attelles, des produits aseptiques. À ses heures, Max Bôhm devait aussi jouer les vétérinaires amateurs. L’univers du vieil homme m’apparaissait de plus en plus solitaire, centré autour d’obsessions incompréhensibles. Enfin je remontai au rez-de-chaussée, après avoir tout remis en place.
Je traversai rapidement la salle principale, le salon et la cuisine. Il n’y avait là que des bibelots suisses, des paperasses, des vieux journaux. Je montai dans les chambres. Il y en avait trois. Celle où j’avais dormi la première fois était toujours aussi neutre, avec son petit lit et ses meubles engoncés. Celle de Bôhm sentait le moisi et la tristesse. Les couleurs étaient fanées, les meubles s’entassaient sans raison apparente. Je fouillai tout : armoire, secrétaire, commodes. Chaque meuble était à peu près vide. Je regardai sous le lit, les tapis. Je décollai des coins de papier peint. Rien. Excepté d’anciennes photos d’une femme dans un vieux carton, au bas d’une armoire. J’observai un instant ces clichés. C’était une petite femme aux traits vagues, à la silhouette fragile, sur fond de paysages tropicaux. Sans aucun doute M meBôhm. Sur les photos les plus récentes — couleurs passées des années soixante-dix —, elle semblait avoir la quarantaine. Je passai à la dernière chambre. J’y surpris encore la même atmosphère désuète mais rien de plus. Je redescendis l’étroit escalier en essuyant la poussière qui collait à mes vêtements.
A travers les fenêtres, le jour se levait. Un filet doré caressait le dos des meubles et les arêtes des multiples estrades qui jaillissaient, sans raison apparente, aux quatre coins de la pièce principale. Je m’assis sur l’une d’elles. Il manquait décidément beaucoup de choses dans cette maison : le dossier médical de Max Bôhm l’un transplanté cardiaque devait posséder une foule d’ordonnances, de scanners, d’électrocardiogrammes…), les souvenirs classiques d’une existence de voyageur — babioles africaines, tapis orientaux, trophées de chasse… — , les traces d’un passé professionnel — je n’avais pas même trouvé un dossier de retraite, pas plus que des relevés de banque ou des feuilles d’impôts. À supposer que Bôhm ait voulu tirer un trait radical sur son passé, il ne s’y serait pas pris autrement.
Pourtant, il devait y avoir ici, quelque part, une planque.
Je regardai ma montre : sept heures quinze. En cas d’enquête judiciaire, la police n’allait pas tarder à venir, ne serait-ce que pour mettre les scellés. À regret, je me levai et me dirigeai vers la porte. Je l’ouvris, puis songeai tout à coup aux marches. Dans la grande salle, les estrades composaient autant de cachettes idéales. Je revins sur mes pas et frappai sur leurs côtés. Elles étaient creuses. Je fonçai en bas, dans le réduit, pris quelques outils et remontai aussitôt. En vingt minutes, j’avais ouvert les sept marches du salon de Bôhm, avec un minimum de dégâts. Devant moi s’étalaient trois enveloppes kraft, scellées, poussiéreuses et anonymes.
Je regagnai ma voiture et mis le cap vers les collines qui surplombent Montreux, en quête d’un lieu tranquille. Dix kilomètres plus tard, au détour d’une route isolée, je me garai dans un bois, trempé encore par la rosée. Mes mains tremblaient lorsque j’ouvris la première enveloppe.
Elle contenait le dossier médical d’Irène Bôhm, née Irène Fogel, à Genève, en 1942. Décédée en août 1977, à l’hôpital Bellevue, à Lausanne, des suites d’un cancer généralisé. Le dossier ne contenait que quelques radiographies, diagrammes et ordonnances, puis s’achevait sur un certificat de décès, auquel étaient joints un télégramme à l’adresse de Max Bôhm et une lettre de condoléances du Dr Lierbaôm, médecin traitant d’Irène. Je regardai la petite enveloppe. Elle portait l’adresse de Max Bôhm en 1977 : 66, avenue Bokassa, Bangui, Centrafrique. Mon cœur courait au galop. Le Centrafrique avait été la dernière adresse africaine de Bôhm. Ce pays tristement célèbre pour la folie de son tyran éphémère, l’empereur Bokassa. Cet éclat de jungle, torride et humide, enfoui dans le cœur de l’Afrique — enfoui aussi au plus profond de mon passé.
J’ouvris la vitre et respirai l’air du dehors, puis continuai de feuilleter la chemise. Je trouvai de nouvelles photos de la frêle épouse, mais aussi d’autres clichés, représentant Max Bôhm et un jeune garçon d’environ treize ans, dont la ressemblance avec l’ornithologue était frappante. C’était le même courtaud, aux cheveux blonds taillés en brosse, avec des yeux bruns et un cou d’animal musclé. Pourtant, il voyageait dans ses yeux une rêverie, une nonchalance qui ne cadraient pas avec la raideur de Bôhm. Les photos dataient visiblement de la même époque — les années soixante-dix. La famille était au complet : le père, la mère, le fils. Mais pourquoi Bôhm cachait-il ces images banales sous une estrade ? Et où était aujourd’hui ce fils ?
La seconde enveloppe ne contenait qu’une radiographie thoracique, sans date, sans nom, sans commentaire. Une seule certitude : sur l’image opaque, se dessinait un cœur. Et, au centre de l’organe, se découpait une minuscule tache claire, aux contours précis, dont je n’aurais su dire s’il s’agissait d’une imperfection de l’image ou d’un caillot clair « dans » l’organe. Je pensai à la greffe de Max Bôhm. Cette image représentait sans doute un des deux cœurs du Suisse. Le premier ou le second ? Je rangeai soigneusement le document.
Enfin j’ouvris la dernière enveloppe — et restai pétrifié. Devant moi, se déployait le spectacle le plus atroce qu’on puisse imaginer. Des photographies en noir et blanc, représentant une sorte d’abattoir humain, avec des cadavres d’enfants suspendus à des crochets — des pantins de chair, offrant des rosaces de sang à la place des bras ou du sexe ; des visages aux lèvres déchirées, aux orbites vides ; des bras, des jambes, des membres épars, poussés sur un coin d’étal ; des têtes, brunâtres de croûtes, roulées sur de longues tables, vous fixant avec leurs yeux secs. Tous les cadavres, sans exception, étaient de race noire.
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