— Que voulez-vous dire ?
— Sur les sept cents couples migrateurs recensés en Allemagne et en Pologne, moins d’une cinquantaine sont apparus dans le ciel, en mars et en avril. J’ai attendu plusieurs semaines. Je me suis même rendu sur place. Mais il n’y a rien eu à faire. Les oiseaux ne sont pas revenus.
L’ornithologue me parut tout à coup plus vieux et plus solitaire. Je demandai :
— Avez-vous une explication ?
— Il y a peut-être là-dessous une catastrophe écologique. Ou l’effet d’un nouvel insecticide. Ce ne sont là que des « peut-être ». Et je veux des certitudes.
— Comment puis-je vous aider ?
— Au mois d’août prochain, des dizaines de cigogneaux vont partir, comme chaque année, emprunter leur voie migratoire. Je veux que vous les suiviez. Jour après jour. Je veux que vous parcouriez, exactement, leur itinéraire. Je veux que vous observiez toutes les difficultés qu’ils vont rencontrer. Que vous interrogiez les habitants, les forces de police, les ornithologues locaux. Je veux que vous découvriez pourquoi mes cigognes ont disparu.
Les intentions de Max Bôhm me stupéfiaient.
— Ne seriez-vous pas mille fois plus qualifié que moi pour…
— J’ai juré de ne plus jamais mettre les pieds en Afrique. Par ailleurs, j’ai cinquante-sept ans. Mon cœur est très fragile. Je ne peux plus aller sur le terrain.
— N’avez-vous pas un assistant, un jeune ornithologue qui pourrait mener cette enquête ?
— Je n’aime pas les spécialistes. Je veux un homme sans préjugé, sans connaissance, un être ouvert, qui partira à la rencontre du mystère. Acceptez-vous, oui ou non ?
— J’accepte, répondis-je sans hésiter. Quand dois-je partir ?
— Avec les cigognes, à la fin du mois d’août. Le voyage durera environ deux mois. En octobre, les oiseaux seront au Soudan. S’il doit se passer quelque chose, ce sera, je pense, avant cette date. Sinon vous rentrerez et l’énigme restera entière. Votre salaire sera de quinze mille francs par mois, plus les frais. Vous serez rémunéré par notre association : l’APCE (Association pour la protection de la cigogne européenne). Nous ne sommes pas très riches mais j’ai prévu les meilleures conditions de voyage : vols en première classe, voitures de location, hôtels confortables. Une première provision vous sera versée à la mi-août, avec vos billets d’avion et vos réservations. Ma proposition vous paraît-elle raisonnable ?
— Je suis votre homme. Mais dites-moi d’abord une chose. Comment avez-vous connu les Braesler ?
— En 1987, lors d’un colloque ornithologique, organisé à Metz. Le thème à l’honneur était « La cigogne en péril, en Europe de l’Ouest ». Georges a également fait une intervention très intéressante, à propos des grues cendrées.
Plus tard, Max Böhm m’emmena à travers la Suisse visiter quelques-uns des enclos où il élevait des cigognes domestiques, dont les petits devenaient des oiseaux migrateurs — ceux-là mêmes que j’allais suivre. Au fil de notre route, l’ornithologue m’expliqua les principes de mon périple. D’abord, on connaissait approximativement l’itinéraire des oiseaux. Ensuite, les cigognes ne parcouraient qu’une centaine de kilomètres par jour. Enfin, Böhm détenait un moyen sûr de repérer les cigognes européennes : les bagues. A chaque printemps, il fixait aux pattes des cigogneaux une bague indiquant leur date de naissance et leur numéro d’identification. Armé d’une paire de jumelles, on pouvait donc, chaque soir, repérer « ses » oiseaux. A tous ces arguments, s’ajoutait le fait que Böhm correspondait, dans chaque pays, avec des ornithologues qui allaient m’aider et répondre à mes questions. Dans ces conditions, Bôhm ne doutait pas que je découvre ce qui s’était passé au printemps dernier, sur le chemin des oiseaux.
Trois mois plus tard, le 17 août 1991, Max Böhm me téléphona, totalement surexcité. Il revenait d’Allemagne où il avait constaté l’imminence du départ des cigognes. Böhm avait crédité mon compte en banque d’une provision de cinquante mille francs (deux salaires d’avance, plus une enveloppe pour les premiers frais) et il m’envoyait, par DHL, les billets d’avion, les vouchers pour les voitures de location et la liste des hôtels réservés. L’ornithologue avait ajouté un « Paris-Lausanne ». Il souhaitait me rencontrer une dernière fois, afin que nous vérifiions ensemble les données du projet.
Ainsi, le 19 août, à sept heures du matin, je me mis en route, bardé de guides, de visas et de médicaments. J’avais limité mon sac de voyage au strict minimum. L’ensemble de mes affaires — ordinateur compris — tenait dans un bagage de moyenne importance, à quoi s’ajoutait un petit sac à dos. Tout était en ordre. En revanche, mon cœur était en proie à un indicible chaos : espoir, excitation, appréhension s’y mêlaient dans une confusion brûlante.
Aujourd’hui pourtant, tout était fini. Avant même d’avoir commencé. Max Böhm ne saurait jamais pourquoi ses cigognes avaient disparu. Et moi non plus, du reste. Car, avec sa mort, mon enquête s’achevait. J’allais rembourser l’argent à l’association, retourner à mes livres. Ma carrière de voyageur avait été foudroyante. Et je n’étais pas étonné de cette conclusion avortée. Après tout, je n’avais jamais été qu’un étudiant oisif. Il n’y avait aucune raison pour que je devienne, du jour au lendemain, un aventurier de tous les diables.
Mais j’attendais encore. Ici, à l’hôpital. L’arrivée de l’inspecteur fédéral et le résultat de l’autopsie. Parce qu’il y avait autopsie. Le médecin de garde l’avait attaquée d’emblée, après avoir reçu l’autorisation de la police — Max Böhm n’avait apparemment plus de famille. Qu’était-il arrivé au vieux Max ? Une crise cardiaque ? Une attaque de cigognes ? La question méritait réponse, et c’est sans doute pourquoi on disséquait maintenant le corps de l’ornithologue.
— Vous êtes Louis Antioche ?
Tout à mes pensées, je n’avais pas remarqué l’homme qui venait de s’asseoir à mes côtés. La voix était douce, le visage aussi. Une longue figure aux traits polis, sous une mèche nerveuse. L’homme posait sur moi des yeux rêveurs, encore voilés de sommeil. Il n’était pas rasé et on sentait que c’était exceptionnel. Il portait un pantalon de toile, léger et bien coupé, une chemise Lacoste bleu lavande. Nous étions pratiquement habillés de la même façon, sauf que ma chemise était noire et que mon crocodile était remplacé par une tête de mort. Je répondis : « Oui. Vous êtes de la police ? » Il acquiesça et joignit ses deux mains, comme en signe de prière.
— Inspecteur Dumaz. De garde, cette nuit. Sale coup. C’est vous qui l’avez trouvé ?
— Oui.
— Comment était-il ?
— Mort.
Dumaz haussa les épaules et sortit un calepin.
— Dans quelles circonstances l’avez-vous découvert ?
Je lui racontai mes recherches de la veille. Dumaz prenait des notes, lentement. Il demanda :
— Vous êtes français ?
— Oui. J’habite Paris.
L’inspecteur nota mon adresse avec précision.
— Vous connaissiez Max Bôhm depuis longtemps ?
— Non.
— Quelle était la nature de vos relations ?
Je décidai de mentir :
— Je suis ornithologue amateur. Nous avions prévu, lui et moi, d’organiser un programme éducatif sur différents oiseaux.
— Lesquels ?
— La cigogne blanche, principalement.
— Quelle est votre profession ?
— Je viens de terminer mes études.
— Quel genre d’études ? Ornithologie ?
— Non. Histoire, philosophie.
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