Je vais jouer un peu avec elle. La chèvre — Dieulafoi, quel nom, et la loi et les prophètes alors ? — sait tout de moi. J’ai la chance d’avoir ma vie-mon œuvre, mon passé et mon avenir, une allégorie, en tailleur à revers de velours grenat et collier de perles, assise en face de moi. Ce n’est pas donné à tout le monde. Elle me sourit comme une bonne sœur. Je frissonne. Peu de viande sur l’os et des incisives. Ses demandes sont horriblement précises. Les dates des dessins, les recoupements avec les lettres de mes amis, les interviews de mes ex-femmes, l’étude des filigranes des papiers qui permettent de dater les blocs et les carnets. Cette femme-là c’est du carbone 14 tout pur, un diamant chronologique. Mon projet pour ce soir : faire un peu la star, elle ne s’y attend pas. Un ou deux caprices gros comme le Ritz, juste pour retarder la parution et les embêter.
Qu’ils ratent, à quinze jours près, les ventes de l’« office » de décembre, la messe de minuit des éditeurs d’art. Je ne lui servirai pas de porto, mais je lui laisserai la carafe sous le nez. Bien fait pour eux. Leur à-valoir était ridicule en comparaison du temps que m’a pris cette plaisanterie. J’aurais pu gâcher pour des millions en toiles peintes et dépenser le tout en faisant creuser les fossés de Cérisoles si cette odieuse barbichue m’avait laissé travailler. J’aurais pu « remettre les douves en eau », rien que pour le plaisir de prononcer la phrase, c’est mon côté nouveau riche, qui claque pour claquer. Elle s’est mis en tête d’inclure les dessins. Avec les installations et les toiles, c’était déjà bien assez compliqué. Mais beaucoup de collectionneurs veulent que leurs dessins soient dans le petit cercueil en carton. Je suis d’une prudence de galeriste. Ce que je lui dis vaut des millions. Elle se passe les moustaches à l’eau oxygénée par radinerie. Manette Homberger assiste le plus souvent aux entretiens avec la chèvre savante. J’y tiens. Elles se sont détestées aux premiers feux, la galerie et la maison d’édition. Et quand Jacques entre à pas de loup, avec son plateau à la main, je sens bien, même s’il ne m’a jamais rien dit, qu’il n’aime pas beaucoup tout ce monde-là.
Si on mène ça bien, ce maudit catalogue, on doit pouvoir encore gratter de quoi remeubler le salon de bal. Ce serait joli pour les trente ans de Virgile. Le petit crétin se garde bien de me rappeler. Je veux le voir aujourd’hui. Il suffirait de faire ressortir un portrait qui est à New York, chez Jacqueline qui m’avait dit qu’elle le garderait en dépôt, en 1967. Elle l’a toujours. Tout le monde a oublié, sauf cette merveilleuse Jacqueline et moi. Une vente surprise, un très beau portrait, de quoi relancer un peu « mon actualité », avant ma mort. Pour le bal, on prendrait l’orchestre de l’Opéra de Pékin (photos de l’arrivée à Roissy, j’y serais), on commanderait une danse croate à un jeune pensionnaire inconnu de la villa Médicis. La maison de ventes finance, en échange du droit d’inviter cinquante gros clients ; mon cher l’Aiguille, je suis meilleur que vous en marketing, je vous l’ai déjà dit, mais je vous engage tout de même. Je réapparaîtrai, dans l’uniforme de gala de colonel du Royal Croate, sorte de fantôme maigrichon, fier comme l’écorché de Bar-le-Duc. La résurrection des corps. Je mettrai mes ordres, mais en désordre, sans classement protocolaire, toutes les vanités se valent, Saint-Athanase et le Constantinien de Saint-Georges, l’Aigle de Slovénie, le ruban de Saint-Maurice-et-Lazare, le collier de l’Annonciade, la Croix pourpre et l’étoile d’Anjouan, le cordon de la Légion d’honneur, mes plaques en diamants et mes crachats. On sortira un grand Velázquez pour donner le ton. Le nain grimaçant de l’infante. Éclairage aux chandelles, draperies violettes, grains des velours et ténèbres.
Je vois tout cela comme si j’avais à le peindre. On aura les photos partout. Et ce gala de charité en l’honneur de mon profiteur de fils, ça fera taire ce petit rapace de Virgile qui fourgue des dessins monstrueux, en douce, découpés dans ses cahiers de devoirs de vacances, à la chèvre. Qui scénarise par avance le partage de mes biens. Je ne sais pas s’il mérite que je bazarde ce portrait pour lui faire sa fête. J’aurais bien aimé que mon père donnât une fête pour mon anniversaire — le pauvre, il en était loin.
Je dois me battre avec l’odieuse savante qui pue le Chanel, le genre de dépense qu’aiment faire les pingres, pour Virgile, parce qu’il est mon fils. Il me faudra de l’énergie. Mais ce ne seront que deux heures en fin de journée. Je susurre déjà dans ma tête, avec un velouté archiépiscopal, un chuinté de cardinal : « Vous savez qu’il y a encore un beau portrait, celui de la vicomtesse de Noailles, assez grand, je ne sais pas si vous le connaissez. Je le lui ai repris quand elle a voulu le faire couper sur le bord pour l’accrocher entre deux fenêtres, chez elle, dans sa cambrousse. Il m’appartient, c’est chez Jacqueline Mikhaïloff, je crois, à New York… »
Elle en suera d’angoisse, la chèvre. Un tableau qui resurgit alors que la liste est faite, une notice à écrire, une photo à prendre… Si elle savait que le plus beau, le plus décisif, celui que j’ai peint avec mon sang, je le lui cache.
Il faut m’assurer que ce tableau est toujours en lieu sûr. Que nul ne peut le voir. J’appelle Manette, la seule qui sache. Et qui cache. Avec Isabelle, qui est folle à lier. « Oui, me dit-elle, rien n’a bougé. » Je n’ai rien à craindre. Il ne faut pas s’effrayer avec des coïncidences (je ne lui ai pas tout raconté, pas le petit film, j’ai manqué de courage). Manette sait tout de mes secrets. Elle a su en utiliser certains pour me vendre plus cher et en dissimuler d’autres. Sans elle, j’aurais tout perdu. Elle m’a dit de ne pas tout montrer, de ne laisser voir de moi que des marges, que des fragments intrigants. Tout dire c’est perdre de l’argent. Le centre de mon œuvre doit demeurer invisible, comme moi dans mon château, pour que l’on ne comprenne pas bien le reste, et qu’on en parle, et qu’on en vende. Il faut cacher les mécanismes, ne pas montrer les ressorts, dissimuler l’endroit où l’on tourne la clef pour remonter le chronomètre.
J’ai renvoyé à demain l’inspecteur des Monuments historiques qui m’a bassiné la semaine dernière avec les plans de restauration du château. Avec ses vieux souliers à quatre sous et ses lunettes d’étudiant pas lavé, il est un de mes plus dangereux ennemis. Encore un, mais lui il est plus sympathique car il ne sait pas qu’il peut me faire tort. Il est arrivé la dernière fois avec des clichés des années 1850 qui montrent les ruines de Cérisoles, la correspondance entre Viollet-le-Duc et l’un de ses élèves à qui il confie le chantier, des lettres, des plans aquarellés, des relevés. On le savait vaguement, que Cérisoles a été sauvé au XIX e siècle. Il a entrepris de me prouver que mon donjon a été surtout refait de fond en comble. J’ai préféré ne pas le voir après les deux poisons. Il rendra son verdict demain. Jacques a eu l’air déçu, quand je lui ai dit de transmettre la nouvelle au ratichon — qui loge à l’auberge du village. Je soupçonne Jacques de nourrir un vague respect pour les somnifères sur pattes, les professeurs. Il faut que je lui en parle un de ces jours. Pour ce soir, j’ai des projets plus gentils. On fera du cinéma avec Nahoum et les enfants, on mangera des gâteaux dans la salle des hôtes, devant le grand écran qui montre de belles images, qui ne sautent pas, avec un son optimal et de bons acteurs, on me fichera la paix. Home cinéma.
Je répète en moi-même les gestes de l’entretien avec mes deux emmerderesses. J’ai mis une petite bougie parfumée pour qu’elles baignent, la minette et la savante, dans un sentiment mystique. Je planquerai la confiture.
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