Le visage austère de la femme paraissait livide malgré la lumière colorée. Ses cheveux étaient retenus en chignon par deux seringues.
La musique se tut.
— Je suis l’Ordonnatrice Massinger, dit-elle d’une voix retentissante. Je suis investie par le conseil expéditionnaire de Resurgam de l’autorité de marier les individus de cette colonie, à moins que cette union n’entre en conflit avec l’intégrité génétique de cette colonie.
L’Ordonnatrice ouvrit la boîte d’acajou, révélant un livre relié de cuir, de la taille d’une bible. Elle le posa sur la table et l’ouvrit, faisant craquer le cuir. Les surfaces visibles étaient d’un gris mat d’ardoise mouillée, grouillantes de nanomécanismes.
— Messieurs, veuillez poser la main sur la page située devant vous.
Ils appliquèrent docilement la paume de leur main sur la surface. Il y eut un balayage fluorescent alors que le livre prenait leur empreinte palmaire, ils perçurent la légère piqûre d’une biopsie, puis Massinger saisit le livre et posa sa main sur la surface à son tour.
Elle demanda ensuite à Nils Girardieau de décliner son identité. Sylveste vit de petits sourires sur certains visages, dans l’assistance. Tout cela avait quelque chose de tellement absurde. Mais Girardieau resta parfaitement impassible.
Puis elle demanda la même chose à Sylveste.
— Je m’appelle Daniel Calvin Lorean Soutaine-Sylveste, dit-il, utilisant une forme de son nom si rarement employée qu’il lui fallut presque faire un effort pour s’en souvenir. Unique fils biologique de Rosalyn Soutaine et Calvin Sylveste, tous deux originaires de Chasm City, Yellowstone. Je suis né le 17 janvier de l’année standard 121 après la recolonisation de Yellowstone. J’ai deux cent vingt-trois ans, âge calendaire. Grâce aux programmes médicos, mon âge physiologique est de soixante ans, sur l’échelle de Sharavi.
— Comment manifestez-vous votre présence ?
— Ma présence se manifeste sous la forme d’une unique incarnation biologique qui s’exprime en cet instant.
— Et vous affirmez n’être, à votre connaissance, incarné sous la forme d’aucun simulacre de niveau alpha ou autre simulation Turing-compatible, dans ce système solaire ni dans aucun autre ?
— Pas à ma connaissance.
Massinger effectua de petites annotations dans le livre, à l’aide d’un stylet à pression. Elle avait posé exactement les mêmes questions à Girardieau : c’était le rituel standard de la cérémonie kamée. Depuis les Quatre-Vingts, les Kamés se méfiaient au dernier degré des simus en général, et surtout de celles qui prétendaient receler l’essence ou l’âme d’une personne donnée. Ils abhorraient l’idée qu’un individu – biologique ou autre – puisse contracter un engagement, comme le mariage, auquel les autres manifestations n’étaient pas tenues.
— Les détails sont réglés, fit Massinger. La promise peut faire un pas en avant.
Pascale s’avança dans la lumière rosée. Elle était accompagnée par deux femmes vêtues de guimpes couleur de cendre, une escadrille d’hovercams, des guêpes de sécurité personnelle et un environnement d’entoptiques semi-transparentes : un essaim de nymphes, de séraphins, de poissons volants, d’oiseaux-mouches, de gouttes de rosée brillantes comme des étoiles et de papillons, qui cascadaient doucement autour de sa robe de mariée. C’était l’œuvre des concepteurs d’entoptiques les plus réputés de Cuvier.
Girardieau leva ses grands bras pareils à des haubans et invita sa fille à avancer.
— Que tu es belle, murmura-t-il.
D’elle, Sylveste ne percevait que la beauté réduite à sa perfection digitale. Il savait que Girardieau voyait quelque chose d’incomparablement plus doux et plus humain, et qu’il y avait entre les deux la même différence qu’entre un cygne et un moulage de verre, dur et cassant, représentant un cygne.
— Posez votre main sur le livre, ordonna la femme.
L’empreinte humide de la main de Sylveste était encore visible, comme une ligne de côte au large de l’île de chair pâle qu’était la main de Pascale. L’Ordonnatrice lui demanda de décliner son identité, de la même manière que Girardieau et Sylveste. Ce fut beaucoup plus simple : elle était née sur Resurgam et n’avait jamais quitté la planète. L’Ordonnatrice Massinger prit quelque chose au fond de la boîte d’acajou pendant que Sylveste parcourait l’assistance du regard. Il vit Jannequin, plus pâle que jamais, se tortiller comme s’il était mal à l’aise. La boîte contenait un objet poli, au lustre bleuté, aseptisé, qui tenait de la croix, du pistolet d’autrefois et de la seringue hypodermique de vétérinaire.
— Contemplez le pistolet de mariage, dit l’Ordonnatrice en élevant la boîte.
Il faisait un froid mortel, mais Khouri ne s’en rendait même plus compte, sinon abstraitement. L’histoire que lui racontaient ses deux compagnons était beaucoup trop bizarre.
Ils étaient plantés à côté du capitaine. Qui s’appelait, ainsi qu’ils le lui avaient dit, John Armstrong Brannigan. Il était vieux, inconcevablement vieux. Selon le système de notation en vigueur, il pouvait avoir entre deux cents et cinq cents ans. La date précise de sa naissance était irrémédiablement perdue dans les contre-vérités de l’histoire politique. Certains disaient qu’il avait vu le jour sur Mars, mais il se pouvait tout aussi bien qu’il soit né sur Terre, sur sa lune surpeuplée, ou dans n’importe lequel des centaines d’habitats qui dérivaient à l’époque dans l’espace circumlunaire.
— Il avait déjà plus d’un siècle quand il a quitté le système solaire, dit Sajaki. Il a été parmi les mille premiers à partir, quand les Conjoineurs ont lancé le premier vaisseau de Phobos.
— Enfin, un dénommé John Brannigan était à bord de ce vaisseau, précisa Volyova.
— Non, objecta Sajaki. Il n’y a aucun doute. Je sais que c’était lui. Après… on a du mal à suivre sa trace. Il se peut qu’il ait délibérément brouillé les pistes afin de dérouter tous les ennemis qu’il avait probablement à cette époque. Il y a beaucoup de versions différentes, selon les systèmes, à des dizaines d’années d’écart… mais rien de précis.
— Et comment est-il devenu votre capitaine ?
— Il a refait surface des siècles plus tard, après avoir posé son sac dans pas mal d’endroits, et après des douzaines d’apparitions non confirmées, à la frange du système de Yellowstone. Il vieillissait lentement, grâce aux effets relativistes du vol stellaire, mais il vieillissait quand même, et les traitements de longévité n’étaient pas aussi perfectionnés qu’aujourd’hui. Son corps était déjà en majeure partie prosthétique, à ce moment-là. On disait que John Brannigan n’avait plus besoin de scaphandre spatial quand il quittait le vaisseau : il respirait dans le vide, il supportait des chaleurs intolérables et des froids mortels, et son éventail sensoriel comprenait tous les spectres de perception imaginables. Il paraît qu’il ne restait pas grand-chose du cerveau avec lequel il était né. Sa tête n’était qu’un réseau cybernétique inextricable, un salmigondis de minuscules machines pensantes et de précieux petits résidus organiques.
— Et quelle part de vérité y a-t-il là-dedans ?
— Peut-être plus que les gens n’aimeraient le penser. Il y avait sûrement des mensonges : quand on racontait, par exemple, qu’il était allé voir les Mystifs, sur Spindrift, des années avant leur découverte ; ou que les non-humains avaient apporté des transformations inouïes à ce qui restait de son esprit, ou qu’il avait rencontré et communiqué avec au moins deux espèces pensantes jusque-là inconnues de l’humanité.
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