Halter,Marek - Marie
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- Название:Marie
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- Издательство:Alexandriz
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- Год:2006
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Joseph soupira.
— En voilà un qui veut montrer qu’il est savant ! Cela doit plaire.
Comme pour lui répondre, retentit au-dehors une brutale clameur. Deux ou trois centaines de gorges hurlèrent les versets d’un psaume de David :
Dieu, regarde la face de ton Messie,
Un seul jour dans Tes cours vaut mieux que mille ailleurs,
Mon Dieu j’ai choisi de rester au seuil de Ta maison…
Bien vite, la voix du prophète reprit sa harangue vibrante.
— Si l’Éternel n’en a pas fait un vrai prophète, s’amusa Joseph, au moins lui a-t-Il donné une gorge digne d’annoncer des nouvelles dans le désert…
— Frère Gueouél ne va pas s’apaiser à l’entendre, remarqua Miryem avec un demi-sourire.
— Gueouél est plein d’orgueil et de présomption, grommela Joseph.
Miryem approuva d’un signe.
— S’il était plus humble, il saurait que nous, les femmes et les faibles, tous ceux qu’il méprise, nous ressemblons à ceux qui crient dehors, déclara-t-elle avec douceur. Simplement, nos cris font moins de bruit. Pour moi, ils sont à plaindre autant que cette vieille devant nous. Ils souffrent autant qu’elle. Leur douleur est de ne pas savoir où la vie les mène. De ne plus comprendre pourquoi ils sont là. Ils se voient marcher sans but dans les jours à venir et s’attendent à ce que la terre s’ouvre sous leurs pas et les entraîne dans un abîme. Oui, je suis triste de les entendre s’époumoner ainsi. Ils craignent jusqu’à la folie de voir la face de Dieu se détourner d’eux. Ils ne sentent plus Sa main qui les guide vers le bonheur et vers le bien.
Joseph la dévisagea intensément, interloqué. Ruth, qui se tenait en retrait dans la pièce, observa elle aussi Miryem, comme si les paroles qu’elle venait de prononcer étaient tout à fait insolites.
De ce geste qui signalait son embarras ou sa perplexité, Joseph passa la main sur son crâne chauve.
— Je te comprends, mais je ne partage pas ton sentiment, pas plus que je n’éprouve la crainte de ceux qui sont dehors. Un essénien, s’il se comporte avec justice, pureté et pour le bien des hommes, sait où le temps de la vie le conduit : auprès de Yhwh. N’est-ce pas le sens de nos prières et de nos choix : la pauvreté et la vie commune dans cette maison ?
Miryem le regarda bien en face.
— Je ne suis pas essénienne et ne peux l’être, puisque je suis femme. Moi, je suis comme eux. J’attends avec impatience que Dieu nous épargne demain les malheurs dont nous sommes accablés aujourd’hui. C’est mon seul espoir. Et cet avenir meilleur ne doit pas atteindre seulement une poignée d’entre nous. Il doit concerner toute l’humanité qui peuple la Terre.
Joseph ne répliqua pas. Ils donnèrent à boire à la vieille femme et, avec l’aide de Ruth, Miryem lui lava le visage.
Le lendemain, lorsque Joseph revint ausculter la femme, les vociférations n’avaient toujours pas cessé à l’extérieur. Altérées, toutefois, car, dans la nuit, était arrivé un nouveau « prophète ». Celui-ci, suivi par une vingtaine de fidèles, exaltait la joie du martyre et la haine du corps humain, débile et corruptible. Dès l’aube, à tour de rôle, ses fidèles se fouettaient parfois jusqu’au sang, chantaient les louanges de Yhwh et leur mépris de la vie.
Lorsque Joseph entra dans la chambre où reposait la convalescente, Miryem et Ruth virent que son visage, d’ordinaire serein et accueillant, était aussi clos et dur qu’un galet. Il ne dit rien jusqu’à ce que des pleurs et des cris stridents le fassent tressaillir.
— Ceux qui se prétendent prophètes ont plus d’arrogance que nous, les esséniens, que Gueouél lui-même, gronda-t-il. Ils croient atteindre Dieu en se faisant calciner dans le désert. Ils demeurent des mois debout sur des colonnes, se nourrissent de poussière et boivent à peine, jusqu’à ce que leur chair se change en vieux cuir. Ils s’abrutissent de fausses vertus. Avec cet amour feint de Dieu, ils contestent Sa volonté de faire de nous des créatures à Son image. Et s’ils hurlent et se fouettent pour hâter la venue du Messie, c’est qu’ils espèrent que le Messie nous libérera de nos corps livrés à la tentation. Quelle aberration ! Ils oublient que le Tout-Puissant nous veut hommes et femmes ! Il nous aime bien-portants et heureux, non telles des larves affligées de chancres et de morsures de démons.
La voix de Joseph, emplie de violence contenue, résonnait dans le silence. Miryem releva le visage et offrit à Joseph un sourire qui le sidéra.
— S’il est des hommes qui détestent à ce point les êtres humains, alors Dieu doit leur faire signe. Il est responsable d’eux. Et s’il aime, comme tu le dis, que nous soyons hommes et femmes, alors, Il ne doit pas nous envoyer des messagers étranges que nous serions incapables de reconnaître. Son envoyé doit être un homme qui nous ressemble et Lui ressemble. Un fils d’humain qui partagerait notre destin, souffrirait nos douleurs et viendrait au secours de nos faiblesses. Il porterait de l’amour, un amour qui vaut le tien, toi qui t’obstines à redonner la vie aux plus vieux, aux plus usés des corps, et qui dis que l’harmonie des actes et des paroles engendre la bonne santé.
Joseph leva les sourcils, se détendit, d’un coup rejetant sa rage.
— Eh bien, approuva-t-il, tu n’as pas perdu ton temps avec Rachel ! Te voilà devenue une âpre batailleuse de la pensée.
Puis, se rendant compte que ce n’était pas le compliment espéré par Miryem, il ajouta, conciliant :
— Peut-être as-tu raison. Celui que tu décris serait le plus beau des rois d’Israël. Hélas, Hérode est toujours notre roi. Et le tien, d’où viendrait-il ?
*
* *
Sept jours plus tard, le brouhaha autour de Beth Zabdaï n’avait pas faibli. La rumeur d’une résurrection miraculeuse s’était propagée bien au-delà de Damas. De l’aube au crépuscule, de nouveaux malades se mêlaient à ceux qui venaient quotidiennement écouter les péroraisons des prétendus prophètes.
Les frères esséniens craignaient que la foule, enflammée jusqu’à la démence par des promesses de guérisons miraculeuses, n’envahisse la maison. A tour de rôle, dix des frères montaient la garde derrière la porte solidement barricadée. Ne pouvant sortir dans les champs, refusant l’entrée à quiconque, la communauté fut bientôt contrainte de rationner la nourriture, comme lors d’un siège guerrier.
Hélas, ces mesures ne parvinrent qu’à exciter un peu plus les faux prophètes, qui en prirent prétexte pour déclamer un mystérieux et menaçant message de Dieu. L’agitation autour de la maison ne décrut pas, bien au contraire. Et c’est en se frayant un chemin à travers ce chaos qu’un gros char de voyage se présenta devant la porte un jour d’orage.
Le cocher vint frapper à l’huis pour qu’on lui ouvre. Comme il se devait, en ces heures de tension, les frères portiers ne prêtèrent aucune attention à ses appels. Il s’égosilla une bonne heure sans effet. Les cris de la jeune fille qui l’accompagnait n’eurent pas plus de succès.
Par chance, le lendemain, avant la prière de l’aube et alors qu’une pluie glacée noyait le village, la voix de Rekab, le cocher de Rachel, résonna jusqu’à l’intérieur des cours. Ruth, qui allait puiser l’eau, comprit le sens de ces appels. Déposant ses seaux de bois, elle courut prévenir Miryem :
— Celui qui t’a conduite ici est devant la porte ! Miryem lui jeta un regard d’incompréhension. La voix pressante, Ruth ajouta :
— L’homme du char ! Celui qui t’a transportée avec le pauvre Abdias.
— Rekab… ici ?
— Il crie ton nom comme un perdu depuis l’autre côté du mur.
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