Halter,Marek - Marie
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- Название:Marie
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- Издательство:Alexandriz
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- Год:2006
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*
* *
Lorsque le deuil s’acheva, Miryem entra dans la maison sans que nul ne s’y opposât.
Elle fit ses ablutions dans la cuisine du quartier des femmes. Ruth et deux autres servantes y remplirent un grand baquet d’eau pure.
Miryem faisait peine à voir. Elle avait maigri au-delà du raisonnable. En se creusant, son visage s’était durci. En quelques jours elle paraissait avoir vieilli de plusieurs années. Ses yeux cernés avaient un éclat difficile à soutenir. Ses muscles paraissaient tendus comme des cordes. Sous le masque de la fatigue et de la volonté, l’on devinait non pas la beauté, mais une grâce sauvage, inquiétante autant qu’attirante, comparable à nulle autre. Sans doute était-ce cette étrangeté, ajoutée à son obstination, qui avait séduit les gens du village et les avait incités à venir prier près de Miryem.
Maintenant, Ruth savait que sous l’apparente fragilité se cachait une force inflexible, comme Joseph l’avait subodoré dès le début. Et que cette force rendait Miryem difficile à comprendre, différente d’un être ordinaire. D’ailleurs, il suffisait pour s’en convaincre de l’entendre plaisanter, alors que les servantes lui jetaient de l’eau sur les reins.
Où puisait-elle le goût du rire, elle qui, hier encore, maudissait l’injustice et l’horreur de la mort ?
*
* *
Dès le lendemain, Miryem apparut dans la cour pour accueillir les malades que venaient, deux fois par jour, visiter Joseph et les frères.
On voyait là beaucoup de vieillards, de nombreuses femmes avec de jeunes enfants. Ils se tenaient dans l’ombre et attendaient, accroupis. Les servantes leur offraient à boire et, quelques fois, distribuaient de la nourriture aux enfants les plus affamés.
Elles apportaient aussi les linges et tout le nécessaire aux soins. Certains breuvages et pommades, les plus ordinaires et les plus fréquemment utilisés, étaient préparés à l’avance dans la cuisine et selon des recettes inventées par Joseph.
C’est ainsi que Miryem et lui se revirent. Ils n’échangèrent que peu de mots.
Miryem portait une grande cruche de lait, qu’elle versait dans des écuelles de bois tendues par les mères des petits malades. Gueouél suivait Joseph, attentif des yeux et des oreilles, selon son habitude.
En la découvrant, Joseph s’approcha, la salua d’un sourire amical.
— Je suis heureux que tu demeures dans cette maison.
— Je reste pour apprendre.
— Apprendre ? s’étonna Gueouél. Qu’est-ce qu’une femme peut bien apprendre ?
Miryem ne répondit pas. Joseph non plus. Pas plus son visage que son sourire ne frémirent. Ceux qui les entouraient eurent l’impression que Gueouél avait parlé dans le vide.
Pendant des jours il en alla ainsi. Miryem suivait les conseils de Ruth et apportait aux malades toute l’aide dont elle était capable. Elle leur parlait avec douceur, les écoutait aussi longtemps qu’ils le désiraient, préparait les breuvages et les emplâtres qu’elle apprit peu à peu à placer avec efficacité.
Elle ne se tenait jamais bien loin de Joseph lorsqu’il venait faire sa visite, mais il ne lui adressait pas la parole ni ne cherchait à croiser son regard. Cependant, devant les malades, surtout devant ceux dont le mal paraissait mystérieux, il parlait assez fort pour qu’elle l’entende. Il posait quantité de questions, palpait et scrutait, réfléchissait à haute voix.
Si bien que Miryem commença peu à peu à comprendre qu’une douleur au ventre pouvait provenir d’une boisson ou d’une nourriture, ou que celle de la poitrine pouvait être causée par l’humidité d’une maison ou par les poussières du grain après la moisson. Une vieille blessure d’enfance aux pieds, dont on s’était accommodé, pouvait tordre à jamais le dos d’un adulte.
Les yeux et la bouche étaient le siège de toutes les souffrances. Chaque jour, on devait prendre soin de purifier l’une à l’aide du citron et de la girofle, les autres grâce au khôl. Quant aux femmes, elles souffraient d’infections dont elles n’osaient jamais parler, bien que la douleur les terrassât autant que si on leur passait une dague à travers le ventre. C’était là le plus sûr signe avant-coureur de mort durant l’accouchement.
*
* *
Un jour, alors que Miryem était dans la maison depuis près d’un mois, un homme arriva en portant dans les bras un garçon de sept ou huit ans. L’enfant s’était brisé une jambe en tombant d’un arbre. Il hurlait de douleur et son père ne criait pas moins fort que lui sous l’effet de la peur.
Bien qu’il fût tard et près de la prière du crépuscule, Joseph vint au-devant d’eux. Il leur parla afin qu’ils s’apaisent, l’un autant que l’autre. Il leur assura que la cassure se soignerait bien et qu’avant la fin de l’année le gamin courrait à nouveau. Il réclama des planchettes de bois et des linges pour enserrer fermement la jambe du garçon dans une position propre à la réparation des os.
De ses doigts délicats, il palpa les chairs déjà enflées. L’enfant cria. Il s’évanouit lorsque, sans crier gare, Joseph tira sur sa jambe pour remettre les os brisés en place. Vint le moment de placer les planchettes. Tenant la jambe, Joseph demanda à Miryem de la masser doucement avec les onguents tandis que Gueouél disposait l’attelle.
Ce faisant, Miryem s’inclina. Le peigne qui soutenait son épaisse chevelure tomba. La masse de cheveux bascula et balaya le visage de Gueouél. Il poussa un cri de fureur et se jeta en arrière.
N’eussent été les réflexes de Joseph et d’une servante, l’enfant serait tombé de la table où on le tenait allongé. Joseph, craignant que la brisure des os n’ait été aggravée par la brusquerie du mouvement, rabroua Gueouél avec des mots sans indulgence.
— Je ne suis pas ici pour supporter la chair de cette femme, répliqua Gueouél d’un ton menaçant. L’obscénité de sa chevelure est une corruption que tu nous imposes. Comment veux-tu soigner par le bien quand le mal te gifle la face ?
Tous ceux qui les entouraient le regardèrent avec stupeur. L’embarras de Joseph et de Miryem était visible. Gueouél n’hésita pas à ajouter, avec un mauvais sourire :
— Il ne faudrait pas, maître, que tu décides d’installer près de toi, comme l’autre Joseph, une femme de Potiphar !
Le visage cuisant d’humiliation, Miryem déposa le pot d’onguent entre les mains d’une servante et s’enfuit dans le quartier des femmes.
Ruth craignit le pire. Elle se précipita à sa suite pour la dissuader de prendre trop à cœur les mots de Gueouél.
— Tu vois bien ce qu’il est : une outre de fiel ! Un envieux ! Personne ne l’aime dans la maison. Les frères pas plus que nous. Certains assurent que jamais Gueouél n’accédera à la sagesse des esséniens tant la jalousie lui mord le ventre. Hélas, tant qu’il ne commet pas de faute contre la règle, le maître ne peut rien lui reprocher…
Une fois de plus, Miryem stupéfia Ruth. Elle lui prit la main et l’entraîna dans la cuisine. Là, elle lui tendit la lame avec laquelle on tranchait les liens de cuir.
— Coupe-moi les cheveux. Ruth la dévisagea, éberluée.
— Allons, coupe-moi les cheveux ! N’en laisse que l’épaisseur d’un doigt.
Ruth se récria qu’on ne pouvait faire ça. Une femme se devait d’être une femme et, pour cela, d’avoir les cheveux longs.
— Et puis ils sont trop beaux ! À quoi ressembleras-tu, après ?
— Je me moque d’être belle ou laide. Ce ne sont que des cheveux. Ils repousseront.
Comme Ruth hésitait encore, Miryem agrippa une grosse poignée de cheveux, les écarta de sa tempe et trancha sans hésiter.
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