Halter,Marek - Marie

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Marie: краткое содержание, описание и аннотация

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— Si tu es venue faire le deuil d’Abdias avec moi, tu es la bienvenue. Sinon, tu peux repartir, répéta Miryem tout aussi durement.

Ruth dénoua la couverture de ses reins, la déposa sur le sol, se défit de la gourde de lait et s’accroupit.

— Non, je ne suis pas venue pour te faire rentrer. Je le voudrais que ce serait impossible. La porte est close pour la nuit. Moi aussi, je dois attendre demain. Si jamais ils me laissent revenir.

Elle attendit que Miryem réagisse, mais comme pas un mot ne franchissait ses lèvres, elle ajouta :

— J’ai apporté du lait et une couverture. L’aube sera fraîche. J’avais aussi des galettes, mais je suis tombée et elles se sont brisées.

A présent, elle en souriait. Mais Miryem, sans tourner la tête, déclara :

— Je fais le jeûne. Je n’ai pas besoin de ta nourriture.

— Boire du lait n’est pas interdit pendant le deuil. La couverture non plus. Et, dans ton état, jeûner est stupide.

De nouveau, Miryem ne répliqua pas. Le silence, autour d’elles, était parcouru de jacassements, de frottements, des frôlements de la brise et des stridulations des insectes. Ruth s’assit sur le sol, essaya de trouver une position à peu près confortable.

Elle avait peur. C’était plus fort qu’elle. Sentir toutes ces tombes autour d’elle, ces morts qui n’avaient pas été bénis par les rabbis, la terrifiait. Elle osait à peine tourner la tête, de crainte de voir surgir un monstre. Cette seule pensée lui donnait la chair de poule. Il fallait être cette fille de Nazareth pour ne pas trembler de peur au cœur de ce silence plein de bruits.

— Je ne sais pas si je suis venue faire le deuil avec toi, soupira-t-elle. Je n’aime pas ça, faire le deuil. Mais je ne pouvais pas te laisser toute seule dehors.

Elle espérait que Miryem allait lui demander pourquoi, mais aucune question ne vint. Pour que le silence ne dure pas, elle dit, presque machinalement :

— Bois un peu de lait, au moins. Cela te donnera la force d’attendre le matin. Et aussi de lutter contre le froid…

Elle n’acheva pas sa phrase. Maintenant qu’elle avait entendu la voix nette et dure de Miryem, ses conseils lui paraissaient inutiles et même légèrement ridicules. La fille de Nazareth savait ce qu’elle voulait et faisait. Elle n’avait pas besoin de sermon.

Ruth serra les dents et les poings, guettant les bruits au cœur du silence. Cela dura longtemps. Ni l’une ni l’autre ne bougeaient, les muscles des cuisses et des reins gagnés par l’engourdissement. Il semblait que, de temps à autre, les lèvres de Miryem bougeaient, comme si elle murmurait une prière. Ou des paroles. A moins que ce ne fût qu’un effet de la lumière de la lune à travers les feuillages du grand acacia qui les surplombait.

Soudain, Ruth saisit les coins de la couverture, la déploya et l’étendit sur les jambes de Miryem comme sur les siennes. Miryem ne protesta pas et ne la retira pas. Cela décida Ruth à parler.

— Je suis venue parce qu’il le fallait. A cause de maître Joseph. Pour te confier quelque chose. Tu dis que le maître est injuste, mais ce n’est pas vrai.

Le front baissé, elle considéra ses mains posées bien à plat sur la laine rêche qui couvrait ses jambes. De part et d’autre de son visage, sous les éclats intermittents de la lune, ses cheveux blancs brillaient comme de l’argent.

— J’ai eu un époux. Il travaillait le cuir. Avec une seule peau de chèvre il était capable de fabriquer une outre de deux boisseaux si parfaite qu’elle ne laissait pas transpirer une goutte d’eau au soleil de l’été. C’était un homme simple et doux. Son nom était Josué. Ma mère l’avait choisi pour moi sans que je le connaisse. J’avais juste l’âge des épousailles. Quatorze ans, peut-être quinze. Quand j’ai vu Josué pour la première fois, j’ai su que je pouvais l’aimer comme on doit aimer son époux. Durant dix-huit années nous avons été heureux et malheureux. Nous avons eu trois filles. Deux sont mortes avant les quatre mois de vie. L’autre est devenue grande et belle. Elle est morte aussi. C’est depuis ces jours-là que je n’aime pas faire le deuil. Mais il me restait mon Josué et je pensais qu’on aurait un autre enfant. On avait l’âge et on savait faire.

Elle eut envie de rire de sa propre plaisanterie. Le rire ne vint pas. À peine un sourire.

— Un jour, Josué a décidé qu’il aimait l’Éternel plus que moi. Cela le prit comme un vent qui se lève et massacre un champ d’orge. Il est venu vivre dans cette maison. Les frères ont été longs à l’accepter. Ils n’acceptent pas facilement des nouveaux. Ils se méfient. Ils craignent qu’ils n’aient pas la force de devenir assez purs… Mais moi, j’ai été encore plus longue à vouloir le perdre. Chaque jour, je m’installais devant la porte de la maison. Je ne pouvais pas croire qu’il resterait, qu’il ne changerait pas d’avis. Le Tout-Puissant m’avait pris mes filles. Il ne pouvait pas me prendre mon Josué aussi. Quelle était ma faute ? Où était Sa justice ?

La voix de Ruth était à peine audible. Elle ne le voulait pas, mais les larmes perlaient à ses paupières. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas tiré cette histoire de son cœur.

— Il ne m’est jamais revenu.

A travers l’épaisseur de la couverture, elle se frappa la cuisse de la paume de la main et respira fort pour repousser la boule dans sa gorge.

— Celui qui est venu vers moi, un jour, c’est maître Joseph. J’étais dans l’ombre du grand figuier à gauche de la maison. Je regardais la porte mais, à force de la regarder, je ne la voyais plus. Quand il s’est adressé à moi, j’ai eu aussi peur que si un scorpion me piquait les fesses.

Elle sourit à nouveau. C’était un peu exagéré, mais assez vrai, et d’y penser ainsi lui permettait de se sécher les yeux. Cela dut plaire à la fille de Nazareth, car elle demanda, de sa voix sèche :

— Que t’a-t-il dit ?

— Que mon Josué ne me reviendrait jamais car il avait choisi la voie des esséniens. Que cette voie lui interdisait de fréquenter son épouse comme avant. Que l’Eternel me pardonnerait si je voulais bien me considérer comme une femme sans époux. Que j’étais encore jeune et belle. Il me serait facile de trouver un homme bienheureux de m’aimer.

Comme il était étrange de prononcer de telles phrases aujourd’hui !

— J’aurais eu une pierre assez grosse sous la main, je lui aurais fracassé le crâne. Changer d’époux, et sans que ce soit une faute ! Il faut bien être un homme, sage ou pas, que le Tout-Puissant me pardonne ! pour avoir des idées pareilles. Une lune plus tard, j’étais toujours devant la maison. On entrait dans l’hiver. Il pleuvait et pleuvait. Les gens du village me donnaient de quoi manger, mais contre la pluie et le froid, ils ne pouvaient rien. Maître Joseph est venu une nouvelle fois devant moi. Cette fois, il m’a dit : « Tu vas mourir de froid à rester ici. Josué ne te reviendra pas. » J’ai répondu : « Alors, c’est moi qui reviendrai ici, chaque jour. Si l’Éternel veut que j’en meure, j’en mourrai, et tant mieux. » Il n’était pas content. Il est resté là un long moment sous la pluie à côté de moi, sans prononcer une parole. Puis d’un coup il m’a annoncé : « Tu peux entrer et considérer notre maison comme la tienne. Mais tu devras respecter nos règles et elles pourraient ne pas te plaire. Il te faudra devenir notre servante. » Ce n’était pas le pire ! J’en avais le souffle coupé. Maître Joseph a ajouté : « Au gré de tes travaux, tu verras ton époux aller et venir, mais lui, il ne te verra pas. Ce sera comme si tu n’étais pas là. Et tu ne pourras ni lui parler ni faire quoi que ce soit pour qu’il te revienne. Cela pourrait devenir pour toi une douleur plus grande que celle que tu portes aujourd’hui. » Je me suis dit tant pis. J’étais prête à tout pour être sous le même toit que Josué. Mais le maître a insisté : « Si la douleur est trop grande, tu devras partir. Ni Dieu ni moi ne te voulons du mal. » Il avait raison. C’était terrible de voir mon époux et de n’être qu’une ombre. Une plaie que tu retailles chaque jour. Pourtant je suis restée.

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