Halter,Marek - Marie

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Marie: краткое содержание, описание и аннотация

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Elle se tut, le temps que s’apaise le feu qui brûlait encore sa poitrine.

— C’était il y a longtemps. Vingt années peut-être. J’ai eu mal et mal. J’ai supplié le Tout-Puissant de me laisser mourir. Parfois, la douleur était si grande que je ne pouvais plus bouger. Le maître venait me voir. Le plus souvent, il ne parlait pas. Il me prenait la main et s’asseyait un moment près de moi. Ce qui est contraire à la règle. Mais Gueouél n’était pas encore là. Et un jour il m’a dit : « Ton Josué est mort. Son corps est poussière, mais tous nos corps seront poussière. Son âme est éternelle. Elle vit près de Yhwh et je sais qu’elle vit près de toi. Ta maison est ici. Tu y vivras aussi longtemps que tu le souhaites, comme une sœur vit dans la maison de son frère. » Je n’ai pas pleuré. Je ne pouvais pas. Mais j’ai su que mon amour pour Josué était toujours aussi fort. Un jour, beaucoup plus tard, maître Joseph m’a dit : « La bonté et l’amour que l’on a dans le cœur n’ont pas toujours besoin de voir un visage pour exister et même pour recevoir à leur tour de l’amour. Vous, les femmes, vous avez le cœur plus ample et plus simple que le nôtre. Il vous faut faire moins d’efforts pour vouloir le bien de ceux que vous aimez. Vous êtes grandes pour cela et, bien que vous soyez nos servantes, je vous envie. Aussi longtemps que tu vivras, ton Josué sera avec toi. »

L’expression de Miryem changea, mais Ruth ne sut pas ce qu’elle devait en penser. Elle pouvait y lire la colère, la tristesse et même une sorte de dégoût. Ou c’était l’effet de lune.

Ruth éprouva le besoin d’ajouter :

— C’est après que j’ai compris le sens des mots de maître Joseph. Sur le moment, ce qui comptait, c’est qu’il m’ait dit : « Ton Josué ».

Elle se tut. Miryem avait tourné son visage vers elle, mais se taisait toujours. Sous ce regard, Ruth se sentit bizarrement embarrassée. Ce qu’il se passait dans la cervelle de cette fille, on ne parvenait jamais à le deviner ni même à le comprendre.

— Je te raconte mon histoire pour que tu cesses de te fâcher contre le maître. C’est le meilleur homme que la terre ait porté. Ce qu’il accomplit, en paroles comme en actes, nous fait du bien. Ce n’est pas sa faute si cette tombe n’est pas dans le cimetière. Il est le maître, mais il n’est pas seul à décider. Il peut faire beaucoup, mais pas des miracles. Moi aussi, j’ai voulu qu’il fasse un miracle pour mon Josué. Mais c’est le Tout-Puissant qui fait les miracles. C’est ainsi. Ce qui est sûr, c’est que le maître sait ce que nous ressentons, nous, les femmes. Il ne nous méprise pas. Et il t’aime beaucoup. Il ne peut pas le dire et le montrer dans la maison. À cause de la règle. Mais il te veut du bien. Et même, il attend quelque chose de toi.

Ruth fut surprise par ses propres mots. Il n’était pas dans ses habitudes de parler ainsi. Simplement, cette nuit, cela lui venait. Et elle avait besoin de les dire. Pas seulement pour rétablir la justice envers maître Joseph.

Elle fut stupéfiée par la question de Miryem :

— Ton Josué, depuis qu’il est mort, tu le vois ? Ruth hésita.

— En rêve, souvent. Mais plus depuis des années.

— Abdias, je le vois. Pourtant, je ne dors pas et j’ai les yeux ouverts. Je le vois et il me parle.

Un frisson parcourut l’échine de Ruth. Ses yeux scrutaient l’obscurité autour d’elles. Au cours de sa longue existence, elle avait entendu quantité d’histoires de ce genre. Des morts qui quittaient leurs tombes et erraient. Vraies ou fausses, elle les détestait. Surtout à les écouter assise sur une tombe, dans le noir, sur une terre qui n’était pas bénite par les rabbis !

— La faim te joue des tours, déclara-t-elle d’une voix aussi ferme que possible.

— Non, je ne le crois pas, répondit calmement Miryem. Ruth ferma les yeux. Mais quand elle les rouvrit, elle ne vit rien de plus qu’avant.

— Qu’est-ce qu’il te dit ? murmura-t-elle.

Miryem ne répondit pas, mais elle souriait. Un sourire aussi difficile à comprendre que sa colère.

— Ne me fais pas peur, la supplia Ruth. Je ne suis pas une femme courageuse. Je déteste la nuit et les ombres. Je déteste que tu voies des choses que je ne vois pas.

Elle poussa un petit cri de terreur car la main de Miryem buta contre son bras avant de trouver la sienne et de l’agripper.

— Il n’y a pas de raison d’avoir peur. Tu as eu raison de venir. Pour Joseph aussi, tu dois avoir raison.

— Alors, tu restes ?

— Il n’est pas encore temps que je parte.

14.

Miryem demeura intransigeante sur la durée de son deuil. Il se prolongea sept jours, comme le voulait la coutume.

Les habitants de Beth Zabdaï prirent l’habitude, le matin et le soir, en partant et en revenant des champs, de venir prier près d’elle comme si la tombe d’Abdias s’était trouvée en terre sacrée. Parfois, ceux qui accompagnaient les malades les rejoignaient. Ils mêlaient à leurs prières des vœux pour la santé de leurs bien-aimés.

Peu à peu, cela créa une animation inhabituelle qui attira l’attention des frères esséniens. Au crépuscule, les chants des prières sur la tombe d’Abdias parvenaient à percer les murs de la maison. Cela en troubla quelques-uns. Ils se demandèrent s’il ne serait pas bien et bon d’aller unir leurs prières à celles des villageois.

La prière n’était-elle pas le principe premier de leur retrait du monde ? La prière ne devait-elle pas assurer le règne de la lumière de Yhwh sur les siècles de ténèbres ?

Il en résulta un débat qui ne fut pas sans dureté. Gueouél et quelques autres protestèrent vivement. Les frères s’aveuglaient et se dévoyaient, assurèrent-ils. La prière des esséniens ne pouvait se confondre avec le simple exercice de paysans ignorants qui ne savait pas lire une ligne de la Thora ! De surcroît, comment pouvait-on songer à prier pour un am-ha-aretz auquel on avait refusé une sépulture à cause de son impureté ?

Oubliait-on l’enseignement des sages et des rabbis qui avaient, maintes fois, déclaré que les am-ha-aretz n’avaient pas de conscience humaine et donc étaient impropres à l’Alliance que Yhwh entretenait avec Son peuple ?

Ces arguments ne convainquirent pas tous les frères. La ferveur de la prière était unique et inqualifiable. Plus nombreuses seraient les prières, plus purifié le monde s’en trouverait. Et peut-être bien aussi plus proche en serait la venue tant espérée du Messie. Gueouél et les autres oubliaient-ils que c’était là le but ultime ? Chaque prière était un élan nouveau vers Yhwh. C’était à Lui, à Lui seul, d’effectuer le tri que la courte vue des hommes leur interdisait. Si cette fille de Nazareth, les paysans et les malades joignaient leurs prières dans un unisson d’amour pour le Tout-Puissant, où était le mal ?

Cela fit sortir Gueouél de ses gonds.

— Allez-vous un jour vous mettre à prier pour les chiens et les scorpions ? Est-ce là les purs que vous voulez entraîner sur l’île des Bienheureux ? N’avez-vous d’autre ambition que de la peupler de la lie de la terre ?

Durant ce débat, Joseph d’Arimathie demeura silencieux. Néanmoins le dernier mot lui revenait. S’il se refusa à trancher sur la conscience et l’âme des am-ha-aretz, il déclara que ceux qui iraient prier sur la tombe du garçon auprès de la fille de Nazareth ne seraient pas en faute.

En vérité, aucun des esséniens ne s’y risqua. Les arguments de Gueouél et de ses partisans étaient trop ardus et trop inquiétants. Pas un des frères ne voulut se hasarder à poursuivre une dispute qui pouvait rompre l’harmonie de la communauté. Cependant Ruth, à l’occasion, croisa le regard de Joseph, brillant de satisfaction.

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