Toutes les conversations s’interrompirent. La mine décomposée d’Odile valait mieux qu’un aveu.
— Je voulais seulement protéger les petits… Pardon.
— C’est vrai, intervint Blake. Tu avais disjoncté. Demande à Yanis ! Il fallait bien faire quelque chose.
Tout le monde était suspendu à la réaction de Philippe. Il s’approcha de la cuisinière et lui retira délicatement la poêle des mains.
— Ne t’avise plus jamais de me frapper, lui dit-il, sinon, je te promets que je demande à mon copain Helmut de venir me venger. Tu verras, il est terrifiant avec sa tête de hareng.
— Qui traites-tu de hareng ?
— Qui est Helmut ? demanda Madame.
Sarah glissa à son père :
— Dis donc, vous ne vous ennuyez pas ici. C’est vrai qu’ils sont bizarres, les Français. Ça donnerait presque envie de rester…
Cette nuit-là, à défaut de croire au père Noël, tous croyaient en la vie. Ils vivaient, savourant ces instants comme s’ils devaient être les derniers, comme s’ils étaient les premiers.
FIN
Merci de m’avoir suivi jusqu’à ces pages. Si vous le permettez, je souhaite partager avec vous un souvenir très personnel qui, je l’espère, vous sera utile.
Un mercredi, il y a bien longtemps, je passais comme souvent l’après-midi chez une vieille dame qui habitait en face de chez nous. Elle a fait tomber un vase qui s’est brisé. Il était petit et pour tout dire assez moche, mais la chute de l’objet l’a profondément peinée. Elle s’est assise. En cherchant ses mots, elle a commencé à me raconter que ce modeste vase était le premier cadeau qu’elle avait offert à sa mère avec ses propres « pièces ». Malgré les années, le souvenir de la joie de sa maman était resté intact, et l’éclat de son regard en me décrivant ce sentiment était impressionnant. Cette adorable vieille dame s’appelait Alice Coutard-Faucon — mais nous l’appelions tous Nénène. Ce jour-là, elle et son petit vase ont à jamais changé ma vision de mes aînés. Alice m’a fait cadeau d’une des clés de ce monde : elle m’a appris que les « vieux » ont aussi été des enfants. J’avais tout juste sept ans.
Depuis ce jour, chez ceux que je rencontre, je vois l’enfant qu’ils ont été. Les meilleurs d’entre eux ne l’ont d’ailleurs pas oublié et gardent cette fabuleuse capacité de s’étonner, de douter, d’apprendre et de jouer. Parce qu’ils n’ont jamais hésité à me confier leurs histoires, parce que j’ai osé leur poser des questions, je me suis vite rendu compte que cet échange apportait des réponses à quelques-unes de mes innombrables angoisses, tout en leur redonnant une énergie qu’ils semblaient apprécier. Au-delà du temps, nous vivions ensemble. À leur contact, j’ai découvert que parcourir cette vie revient à traverser un grand fleuve. Tout jeunes, nous sommes sur la rive et nous avons peur de nous jeter à l’eau. Puis nous passons notre existence à nager, parfois chahutés par le courant, en direction de l’autre rive. Une seule règle : on ne peut pas revenir en arrière. Certains nous jettent des bouées, d’autres tentent de nous couler. Il existe aussi malheureusement beaucoup de traîtres à leur espèce qui font la planche sur le dos des autres… J’ai quarante-six ans, je suis quelque part au milieu. Il y a longtemps que je n’ai plus pied. En me retournant, je vois ceux qui arrivent derrière, et certains sont déjà d’excellents nageurs. En avançant, je vois ceux qui me précèdent et j’en trouve beaucoup admirables de courage. Tous, qu’ils me précèdent, me suivent ou soient à la même hauteur que moi, me bouleversent à se débattre dans le flot.
Je souhaite dédier ce livre aux rayons de soleil qui ont illuminé ma vie, qui m’ont appris à avoir moins peur, de moi-même et du monde. Tous n’étaient pas des vieux, mais ils nageaient bien mieux et bien plus loin que moi.
Avec mes « pièces » à moi, j’ai acheté de la colle ultra forte qui fait tenir les gens au plafond. J’ai recollé les vingt-six morceaux du vase de Nénène. C’est le seul puzzle que j’aie jamais fait. Cela m’a demandé tout un après-midi. À cette occasion, j’ai appris que ce puissant adhésif peut aussi coller les doigts entre eux, mon tee-shirt à la table de la cuisine, une pince au plateau préféré de ma mère et ma paume à mes cheveux… Mais ces catastrophes ne sont rien par rapport à ce que j’ai lu dans le regard de Nénène lorsque je lui ai ramené son petit vase — encore plus moche qu’avant. J’en ai toujours les larmes aux yeux. Je me sens proche de ceux qui pleurent pour des vases cassés et je suis prêt à donner beaucoup pour essayer de tout recoller. Je n’y peux rien. Ceux qui m’ont offert leur exemple et leur expérience sont seuls responsables. Ils m’ont ouvert une voie magnifique dans les flots déchaînés.
À Nénène, à ma grand-mère Charlotte Legardinier, à ma tante Marie Camus, à Georgette et Charles Juhel, à Andrée Juhel, à Marguerite Juhel, à Fanny et Jacques Brondel, à Janine et Georges Brisson, à Yvette et Bernard Turpin, à Jacqueline et André Gilardi, à Gaby et Roger Le Pohro, à Mathilde et Gabriel Bouldoire, à Géraldine et Pierre Devogel, à Germaine et Robert Fresnel, mais aussi à Jean-Louis Faucon, à Sean, à Douglas, à Ray, à William Gassner, merci d’avoir été si bienveillants et si honnêtes avec moi. Par bonheur, beaucoup d’entre vous sont encore là.
À mes parents dont je comprends chaque jour davantage les mots. Papa, Maman, même si vous n’êtes plus là pour que je puisse m’excuser de tout ce que je vous ai fait endurer (j’ai un côté Blake très prononcé…), je vous rassure : les enfants vous vengent joyeusement.
À mes proches, Brigitte Gaguèche, Sylvie Descombes, Gaëlle et Philippe Leprince, Hélène et Sam Lanjri, Martine et Stéphane Busson, Michèle Fontaine, Roger Balaj, Dominique et Patrick Basuyau, Christine et Steve Crettenand, Soizic et Stéphane Motillon, Élisabeth et Michel Héon, Chantal et André Deschamps, Cathy et Christophe Laglbauer, Marc Monmirel, Éric Laval, Isabelle et Stéphane Tignon, Andrew Williams. Nous sommes dans l’eau jusqu’au cou et nous ramons ensemble. Avec vous, j’ai dérivé, j’ai affronté des tempêtes, rencontré quelques écueils, une ou deux plages de sable blanc également. Ce n’est heureusement pas fini. Je sais qui vous êtes et je sais pourquoi je vous aime. Que diriez-vous de nous donner rendez-vous sur une île ?
À toi, Thomas, à nos moments, à notre complicité, à Katia et à votre fils qui n’en finit pas de faire ses dents — mais quoi de plus naturel avec une mère qui chante sans arrêt Bébé requin … Sois prudent, des gens comptent sur toi parce qu’ils ont besoin de toi. Moi le premier. Les freins à disques, y a que ça de vrai.
À toi, Éric. Je ne me lasse pas de te voir courir et t’arrêter brusquement pour repartir en arrière parce que tu as oublié un truc. Seule Super Danseuse ®pourrait te sauver… Je reste fasciné par ta faculté à nous conduire à bon port en tenant ta carte à l’envers. « Terrain plat », qu’il disait… Au fait, je suis sincèrement désolé que les cannibales aient mangé ton arrière-arrière-grand-oncle.
À Annie et Bernard, pour tout ce que nous partageons, pour tout ce que vous m’apprenez, à faire, et à surtout ne pas faire… Bernard, je crois qu’Annie attend ses diamants faits maison. Grouille-toi, évite de mettre le feu au petit atelier et, s’il te plaît, ne mêle pas les enfants à ce nouvel accident nucléaire…
À toi, Guillaume. Je viens de t’accompagner pour ton voyage en Angleterre et j’attends déjà ton retour. Tu as ta vie à faire mais n’oublie pas que je serai toujours là pour toi, une sorte de majordome… Je te promets d’aller dire à Koala, Marmotte et toute la bande que tu vas revenir. Comment réussis-tu à être aussi affectueux et à viser aussi bien ? La petite main…
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