Blake lui arracha sa cagoule des mains et lui donna la sienne, noire. Tout content, Magnier l’enfila.
— Ça fait quand même plus classe, on dirait une tenue de commando.
Andrew couvrit son visage et ajusta ses lunettes dans les trous des yeux. Magnier le dévisagea.
— Exactement ce que je disais. Ça te fait un regard de poisson crevé.
Tout à coup sérieux, il ajouta :
— Andrew, on peut encore tout arrêter.
— À partir de maintenant, z’est Helmut.
— Oh non, par pitié…
— Et toi ?
L’air atterré et la voix lasse, le régisseur finit par répondre :
— Moi, c’est Luigi…
— Ach ! Guten tag , Luigi.
— Mon Dieu…
— Tu n’y crois pas. Pourquoi viendrait-il te sauver ?
Blake s’élança dans l’espace découvert pour rallier la porte de la véranda. Il souleva la jardinière située à côté et trouva la clé de secours. Il ouvrit et se glissa dans la maison. Magnier était sur ses talons. Le duo passa de pièce en pièce, façon forces spéciales. La cuisine, le patio, la bibliothèque et l’entrée étaient clear .
— Ta cagoule me gratte, gémit Philippe. Si ça se trouve, je suis en train de choper tes poux.
Alors qu’ils approchaient de la salle à manger, Andrew entendit du bruit à l’étage. Il désigna l’escalier à son acolyte. Ils montèrent marche après marche, sur la pointe des pieds. Soudain, Blake sortit de son manteau — ou plutôt de celui de Philippe — un pistolet en plastique qu’il avait emprunté à Yanis. À voix basse, Magnier protesta :
— C’est pas vrai ! Tu vas pas lui coller ça sous le nez ?
— Nicht commentaire ! Verboten commentaire ! Luigi confiance.
— Je suis pressé de t’entendre t’expliquer aux flics dans ton espéranto pourri.
Un bruit de tiroir que l’on referme résonna au fond du couloir, dans une chambre ou une salle de bains.
— Si elle est à poil, je te préviens, je vomis.
Les deux hommes remontèrent le couloir en rasant le mur. Aucun doute, Mme Berliner se trouvait dans la prochaine pièce, dont la porte était ouverte. Avec ses doigts, Blake décompta de trois à zéro. Puis il bondit devant l’entrée de la pièce en brandissant son arme. Il n’avait pas fait cela depuis son sixième anniversaire, quand il avait son déguisement de super-héros et qu’il épouvantait sa mère. Mme Berliner était en train de finir de s’habiller. En le voyant surgir de nulle part, bien campé sur ses jambes, elle poussa un hurlement.
— Fous, pas crier ! Z’est un hold-up ! Si fous chantille, fous kein problem .
La femme était à moitié terrifiée, à moitié incrédule. Elle regardait ses deux agresseurs mal fagotés — dont un seul, bigleux, avait une arme, toute petite.
— Bichoux ! Schnell !
Bien que recroquevillée sur elle-même et morte de trouille, elle répondit :
— Pas compris. Quoi vous dire ?
— Nous foulons les bichoux ! Rapidement ou alors gross problem !
Luigi jetait des regards incrédules à Helmut. Comment en étaient-ils arrivés là ?
Mme Berliner désigna un coffret sur sa coiffeuse. Blake confia son arme à Magnier pour qu’il la tienne en joue.
Philippe résista :
— No pas volaré le pistoléro, Luigi pétocho…
Mais devant le regard insistant de son complice, il céda. Blake renversa le coffret à bijoux — ce qui fit encore crier Mme Berliner. Il ne découvrit pas ce qu’il cherchait. Il se retourna et pointa vers elle un doigt accusateur :
— Fous mentir ! Autres bichoux ! Où être ? Schnell !
Magnier crut bon d’ajouter :
— Pronto rapidissimo !
Complètement paniquée, Mme Berliner désigna sa commode.
— Primo tiroir. Mais vous promettre pas faire mal à moi.
Blake découvrit un petit sac de velours dans lequel étaient rassemblés tous les bijoux vendus par Nathalie. Il déversa le contenu sur le lit et s’empara de deux bagues — dont l’émeraude —, de trois bracelets et d’un magnifique collier. Il reprit le revolver des mains de Philippe et s’approcha de sa victime.
— Si vous telefonieren polizei , nous refenir et gross problem . Verstand ?
— Si senõr ! répondit la femme qui tremblait de tout son corps. Moi dire rien, nada, nib, que pouik. Juré craché.
Philippe était prêt à repartir. La cagoule le démangeait de plus en plus et il suait à grosses gouttes. Tout à coup, Blake plongea la main dans sa poche intérieure et en tira une liasse de billets qu’il jeta sur le lit de Mme Berliner. La femme ne savait plus quoi penser. Magnier ouvrit de grands yeux.
— Ma quéz qué tou fais ?
— Luigi confiance.
— Perqué pognon à la vieille bique ?
— Kein réflexion.
— Helmut frappatoque.
Blake se retourna vers la femme :
— Dédommagement. Fous allez tout oublier. Si parler, ich come back, und, für sich, kolossal katastrof !
Mme Berliner regardait alternativement les billets et le dingue qui sautillait devant elle, avec l’autre petit derrière qui devait souffrir de la même maladie mentale.
— Ich compris. Jamais parler.
Les deux hommes prirent la fuite sans aucune dignité. À mi-chemin du retour, Philippe exigea qu’Andrew stoppe la voiture au milieu de nulle part. Il sauta du véhicule et se précipita dans le fossé enneigé pour vomir. Blake se demanda pourquoi. Après tout, Mme Berliner était dans une tenue tout à fait décente.
Mme Beauvillier leva sa flûte de champagne et porta un toast :
— Je vous propose de trinquer aux bons résultats de Manon et à la merveilleuse soirée que nous venons de passer ensemble.
— À Manon ! reprit la tablée en chœur.
Les verres tintèrent. Personne ne remarqua que Blake et Magnier faisaient seulement semblant de boire, comme ils l’avaient d’ailleurs fait depuis le début du repas. Vu ce qui les attendait, ils avaient besoin de rester sobres… Ce soir, dans l’office, l’ambiance n’avait rien d’une réunion entre collègues ou d’un dîner offert par une patronne à ses employés. Quelque chose de plus chaleureux flottait dans l’air. Peut-être parce que Justin était là, certainement parce qu’il s’agissait du réveillon de Noël, sans aucun doute parce que tout le monde avait mis la main à la pâte.
Pour éviter qu’Odile ne passe sa soirée aux fourneaux, Andrew avait eu l’idée de demander à chacun de préparer un plat. Au départ réticente à abandonner son fief et ses outils à des mains moins expertes, la cuisinière s’était laissé convaincre — en gardant tout de même un œil bienveillant sur l’ensemble. Manon avait donc cuisiné une excellente terrine de lotte. Il n’y en avait pas eu beaucoup par personne parce que, profitant d’une courte absence, les chats en avaient volé la moitié alors qu’elle était encore tiède. Mme Beauvillier avait ensuite offert un superbe foie gras pour lequel elle avait elle-même fait griller le pain — un peu trop, d’ailleurs. Andrew s’était aventuré à préparer des médaillons de sole sauce champagne dont Méphisto, bien que déjà gavé de terrine, raffolait particulièrement. Quant à Philippe, il s’était lancé dans la confection de macarons remarquablement réussis sur le plan visuel mais quasiment impossibles à manger étant donné leur densité proche du béton. Chacun apprécia le tact de Madame lorsque, la première, elle se jeta dessus.
— Des macarons ! Quelle bonne idée ! Voilà des années que je n’en ai pas mangé.
À la première bouchée, son enthousiasme retomba aussi vite que ses dents n’allaient pas tarder à le faire si elle insistait à vouloir croquer.
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