— Moi, murmura Manon, si je rencontrais le père Noël, je lui demanderais une chambre pour le bébé, un mariage avec Justin, et aussi de pouvoir rester travailler ici, avec vous tous…
Odile se prêta au jeu.
— Je lui demanderais dix ans de moins, et du courage, mais je ne crois pas qu’il ait ça dans sa hotte…
Philippe prit la parole :
— Pour moi, ce serait un ultime repas avec mon père et ma mère. Seulement un. On parlerait beaucoup. J’ai tellement de trucs à leur dire… Et puis aussi une soirée comme celle-là avec mes enfants, si j’en avais…
Blake ne savait pas quoi dire. Il désirait trop de choses qui, pour la plupart, ne s’achetaient pas ou ne passaient pas par la cheminée.
Madame entra dans le salon. Toujours convaincue de tenir la solution à ses problèmes, elle était d’une humeur légère.
— Que faites-vous tous ainsi dans le noir ?
— On parle de Noël, répondit Philippe.
— Plus que deux jours, à condition d’avoir été bien sages… N’est-ce pas ce soir que vous dînez tous ensemble ?
— Tout à fait, répondit Odile en se levant. Il faut d’ailleurs que j’aille finir de préparer. Vous êtes certaine de ne pas vouloir partager le repas avec nous ?
— C’est très gentil, mais la journée fut éprouvante. Je préfère me coucher tôt.
Elle désigna deux chatons qui se poursuivaient en sautant sur le tapis.
— Vos petits amis se feront un plaisir de dévorer ma part. Tout à l’heure, ils étaient encore en train de jouer devant ma porte. Quelle animation ! Sur ce, je vous souhaite à tous une excellente soirée. Merci de ce que vous apportez à cette maison. C’est aussi grâce à vous si je m’y sens bien.
Madame allait remonter lorsque Manon se leva du canapé. Elle poussa un petit cri en soutenant son ventre. Odile se précipita.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Je ne sais pas, une douleur…
Philippe s’avança, avec un chaton suspendu à la manche de son pull.
— Tu veux qu’on appelle un médecin ?
Blake intervint :
— Ce n’est sans doute pas grand-chose…
— Comment ça, pas grand-chose ? réagit Odile. Voilà bien une réflexion d’homme. On voit que ce n’est pas vous qui portez vos enfants !
— C’est vrai ! renchérit Philippe. C’est quand même quelque chose d’énorme, une grossesse. C’est un grand mystère, un prodige !
Il agitait les bras, avec le chaton qui se balançait en miaulant sa détresse.
— Laissez-moi finir, reprit Blake d’une voix ferme. J’allais proposer d’emmener Manon à l’hôpital pour ne courir aucun risque.
— L’hôpital, pourquoi l’hôpital ? s’enquit Odile.
— Parce que s’il y a le moindre problème, ils auront le matériel pour le traiter.
— Et notre dîner ? demanda Philippe.
Manon fit semblant de tituber et porta la main à son front.
— Ma vue se brouille, je vois des lumières qui dansent…
— N’entre pas dans la lumière ! s’exclama Philippe.
Cette fois, le chaton ne résista pas au mouvement trop vif du bras et valsa pour aller s’écraser sur le canapé.
Dans un geste théâtral, Blake prit Manon dans ses bras.
— Habillez-la. Je vais chercher la voiture. J’ai déjà vu ce genre de malaise chez les femmes enceintes. On va aller vérifier que tout va bien. Ne vous inquiétez pas. Commencez à dîner tranquillement, on vous rejoint.
En pleine période de fêtes, la ville étincelait de décorations. Les gens se pressaient dans les magasins pour leurs derniers achats. Blake gara la voiture près d’un restaurant du centre.
— Tu es certaine de préférer dîner là ? Tu n’as pas envie d’attendre que l’on rentre au manoir ?
— J’ai trop faim. Je ne vais pas tenir deux heures. Pour le coup, je risque de faire un vrai malaise ! En plus, vous verrez, c’est un resto sympa.
— Ce que femme veut… Mais avant, m’autorises-tu à te laisser quelques minutes pour passer un coup de fil tant que ça capte ?
— Prenez votre temps, je vais réserver la table et dévaster une corbeille de pain…
Devant une boutique d’objets de décoration aux couleurs de Noël, Blake composa le numéro. Sur le trottoir d’en face, à travers les fenêtres à petits carreaux bordés de faux givre, il apercevait Manon qui s’installait.
— Bonsoir, Richard.
— Quelle bonne surprise ! Ne me dis pas que tu es sur ta colline perdue avec ta patte folle ?
— Je suis en ville, et ma jambe va mieux.
— En ville ? Mowgli sort enfin de sa jungle…
— Mowgli est désolé de déranger Baloo, mais il a bien besoin d’un conseil…
— Un conseil ? Et tu comptes le suivre ou faire comme avec les autres ?
— Je ne promets rien, mais j’aimerais bien ton avis. Voilà : j’ai réussi à empêcher Mme Beauvillier de vendre son terrain.
— Comment as-tu fait ?
— Tout en finesse et en diplomatie, avec un chien, un fou et des cartouches. Je te raconterai. Le problème, c’est qu’elle comptait sur la vente pour renflouer le domaine et que, du coup, elle n’aura pas cet argent. Je pourrais lui racheter sa parcelle mais pour ça, il faudrait lui avouer qui je suis vraiment…
— Tu hésites ?
— C’est plus qu’une hésitation. C’est un risque.
— Considérons les choses avec pragmatisme. Si tu rachètes ses terres, vous serez liés. Est-ce que ce point te pose problème ?
— Pas vraiment.
— Si je saisis bien, tu as surtout peur qu’elle t’en veuille d’avoir menti et qu’elle n’accepte pas l’homme qui se cache derrière le personnage du majordome, c’est ça ?
— Ça paraît si simple quand tu le dis…
— De toute façon, quoi que tu décides, elle finira par apprendre qui tu es. Tu ne pourras pas mentir éternellement…
— Comment vais-je faire si elle m’en veut ? Qu’est-ce que je deviens si elle me renvoie ?
— Elle perdrait à la fois un excellent majordome, l’ami qui peut la sortir du pétrin et un homme bien. Nathalie n’est pas une imbécile. Fais-lui confiance.
— Ce n’est pas d’elle que je doute, c’est de moi.
— Il y a quelques mois, tu n’avais que des regrets. Maintenant, te voilà pétri de doutes. C’est déjà un progrès. Voilà longtemps que je ne t’avais pas vu aussi bien dans ta vie. Je te retrouve, Andrew. Je te sens à nouveau vivant, décidé à entreprendre. Finalement, ton idée de retourner en France n’était pas aussi mauvaise que je l’avais cru. Ce n’est pas facile à admettre pour moi, vieux bandit, mais tu as eu raison ! Comme tu as raison d’aller chez Sarah. Et de vouloir racheter ce terrain. Je pense même que tu as raison de prendre soin de Nathalie. Elle en vaut la peine. Tu n’as rien à perdre, Andrew. Depuis que tu es gamin, tu as toujours douté de toi-même. Je suis bien placé pour le savoir. Tu as désormais atteint l’âge d’apprendre à te faire confiance…
Blake resta un moment silencieux.
— Merci, Richard.
— You’re welcome , vieux frère.
En prenant place face à Manon, Blake constata qu’il ne restait plus qu’un seul morceau de pain dans la corbeille.
— Ai-je été long ou avais-tu très faim ?
— Si ce n’était pas un croûton, il y serait passé aussi.
Une bougie était allumée au centre de leur table. Autour d’eux, il n’y avait que de jeunes couples ou des tablées d’amis.
— C’est drôle de se retrouver là tous les deux, commenta la jeune femme. On dénote un peu. Mais je suis bien contente. Vous n’êtes arrivé que depuis quelques mois et pourtant, j’ai l’impression de vous avoir toujours connu.
Le serveur approcha pour prendre leur commande. Deux pizzas.
Читать дальше