— Très intéressant…, déclara-t-elle, sans se départir de son flegme.
Les plus téméraires se contentèrent de les sucer en espérant qu’ils fondent un jour. Les autres s’en débarrassèrent comme ils le pouvaient — poches, tentative de panier dans la poubelle — en évitant de justesse le fou rire. Dans une touchante opération de valorisation, Odile s’obligea à en finir un.
Il était presque minuit lorsque Mme Beauvillier se leva.
— Je vous propose d’aller nous coucher. Demain sera une longue journée. Merci à tous. C’est mon plus beau réveillon depuis bien longtemps.
Tout à coup, elle s’interrompit.
— Il me vient une idée. Puisque mes amis les Ward seront là demain en fin d’après-midi, que diriez-vous d’inviter aussi vos proches ?
Tous se regardèrent. Madame reprit :
— Justin, revenez donc avec nous. Vous pourrez même rester dormir si ça vous chante.
— Avec plaisir, merci, répondit le jeune homme.
Manon en était encore plus heureuse. Magnier fit remarquer :
— Moi, à part Youpla, je n’ai personne à inviter. Tous mes amis sont déjà dans cette pièce…
Madame répondit :
— Et ce petit Yanis, qui a si bien travaillé ?
— Il doit passer Noël avec sa mère, son frère et sa petite sœur.
— Qu’ils viennent donc aussi. Plus on est de fous, plus on rit, et ce sera l’occasion de bavarder.
Odile restait silencieuse. Elle n’avait personne à convier, pas même un chien. Blake non plus. Il appréhendait de se retrouver encore à servir Melissa et Richard… Les deux solitaires échangèrent un regard qui, à défaut de changer leur situation, les réchauffa.
— C’est donc entendu ! conclut Madame. Je vous souhaite une bonne nuit.
Lorsque la cuisine fut débarrassée, Odile s’appuya contre l’évier et soupira.
— Vous vous inquiétez pour demain soir ? demanda Blake.
— Il va bien falloir nourrir tout ce monde. Je ne sais même pas combien nous serons.
— Ne vous en faites pas. S’ils ont encore faim après le dessert, on finira les restes.
— Je me demande si Madame n’avait pas un peu bu quand elle a lancé son invitation.
— Peu importe, c’est quand même une bonne idée.
— Vous voudrez bien aller chercher le champagne à la cave ?
— Comptez sur moi.
Dans un coin de l’office, Philippe était en train de s’amuser avec les chatons. Il leur avait bricolé un jouet avec un bouchon et de la ficelle à rôti. Il fit signe à Odile.
— Si ça peut vous aider, j’ai des surgelés à la maison. C’est moins bon que ce que vous faites, mais ça vous épargnera du travail.
— Vous êtes gentil, Philippe. Je descendrai chez vous demain pour voir ce que vous avez.
Timidement, le régisseur demanda :
— Madame Odile, est-ce que vous seriez d’accord pour que j’invite Youpla ? Je serais triste qu’il reste tout seul le jour de Noël…
— Venez donc avec, répondit-elle, tout attendrie. Je lui préparerai quelque chose de spécial.
Si Blake avait eu un dentier, il l’aurait perdu tellement sa mâchoire se décrocha.
Debout au milieu du parc enneigé, en pleine nuit, Philippe et Andrew attendaient. Autour d’eux, le vent facétieux soulevait des volutes de flocons tourbillonnants.
— Alors comme ça, Odile et toi, vous en êtes à vous donner des rendez-vous au congélateur ? Félicitations, c’est très bon signe. Sais-tu que sur l’échelle des meilleurs endroits pour faire la cour, c’est presque aussi bien classé que les gondoles à Venise ? D’ailleurs au début, je crois que la scène de Roméo et Juliette n’était pas écrite avec un balcon. Ils se parlaient près d’un congélo…
— Tu peux te payer ma tête, mais en attendant, qui c’est qui fait son joli cœur avec Madame ? Et que je te regarde avec des yeux de merlan frit… Et que je suis d’accord avec toi même quand ce que tu dis ne veut rien dire…
— Nathalie dit toujours des choses sensées.
— Nathalie ? Eh bien, nous y voilà ! L’Angleterre tente encore d’envahir la France. Mais tu devrais te rappeler que ça n’a jamais marché ! Ceci dit, vous iriez bien ensemble.
— Tu le penses vraiment ?
— Si tu arrêtes de me chambrer, je te réponds. Sinon…
— C’est bon, promis. Je te laisse tranquille.
— Alors dans ces conditions, oui, je trouve vraiment que vous collez bien.
— Dommage.
— Quoi, dommage ?
— Dommage que je ne puisse plus te vanner sur Odile, parce que j’en avais une bonne sur Youpla…
Les deux hommes rirent ensemble. Magnier leva les yeux et, dans la nuit claire, s’intéressa aux étoiles.
— Tu sais où c’est, la Grande Ourse ?
— À droite du Petit Pingouin, répondit Blake qui, lui, surveillait toujours le manoir.
— Le Petit Pingouin ?
— Celui-là même qui est au-dessus du Fer à repasser, à gauche du Crabe farci.
Blake reçut une boule de neige en pleine tête.
— Ce n’est pas parce que Môssieur a fait des études qu’il doit se foutre de moi.
En rajustant ses lunettes, Blake lui désigna le ciel en disant :
— Regarde toi-même ! Là, tu as la constellation du Démonte-pneu et, au-dessus, celle de Batman.
Une deuxième boule de neige lui éclata sur le front.
— Ne me cherche pas, Blake. J’en ai ras-le-bol de tes plans foireux. On attaque des gens à coups de fusil, on cambriole l’autre folle…
— Tiens, au fait, elle a téléphoné.
— Quoi ? s’alarma Magnier.
— Cet après-midi. J’étais avec Madame lorsqu’elle a appelé.
— La garce ! J’étais certain qu’elle allait nous balancer. Et toi, avec tes grandes idées, tu as été assez stupide pour lui donner du pognon…
— Nous étions venus pour reprendre, pas pour voler. Et tu n’y es pas du tout. Elle a gentiment téléphoné pour prévenir Madame qu’un gang de Bulgares sévissait dans la région et qu’elle en avait été victime. Elle a parlé de son héroïsme face à un grand au regard de braise et un petit qui devait avoir des puces tellement il se grattait partout. Elle a aussi dit que, grâce à sa bravoure, ils ne lui avaient rien volé…
— Regard de braise ? N’importe quoi. Et puis je n’ai pas de puces. C’est ta cagoule à la con.
— Les commandos, eux, ne se grattent pas comme des lépreux.
— Qui tu traites de lépreux ? demanda Magnier en ramassant une boule de neige encore plus grosse.
Blake lui désigna le manoir.
— Regarde, Manon vient d’éteindre.
Philippe vérifia sa montre.
— Pile dans les temps. Hakim doit nous attendre à la maison. Quand je pense à la nuit qu’on va passer, j’en ai mal aux bras d’avance…
— Il faut bien que quelqu’un fasse le père Noël pour que les autres y croient…
Les deux hommes disparurent dans la nuit enneigée. Ensemble, ils chantaient Jingle Bells , mais chacun dans sa langue.
La nuit fut courte mais l’aube magnifique. Les premiers rayons du soleil transformaient la neige tout juste tombée en un tapis immaculé couvert de diamants scintillants. Le ciel avait travaillé une bonne partie de la nuit pour offrir un décor idéal à ce Noël naissant.
Andrew s’était levé tôt. Avec un soin inhabituel, il avait choisi ses plus beaux habits. Il était à présent fin prêt, assis sur son petit lit, en attendant qu’il soit enfin 7 heures précises. Blake avait peur.
Pour se donner du courage, il se réfugiait dans la contemplation de la photo de sa femme et de sa fille. Leurs sourires et leurs têtes sur ses épaules le rassuraient. Il lui semblait entendre la voix de Diane l’encourager, comme le jour où il était allé plaider la modernisation de son entreprise, auprès des ouvriers le matin et des banques l’après-midi. Sarah était alors toute petite. Sur le pas de la porte, alors qu’il partait comme on monte au front, elle lui avait glissé sa figurine préférée dans le creux de la main — le Schtroumpf farceur — en lui promettant qu’il le protégerait.
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