— C’est pour ça que tu es dans cet état ?
— Non. Hier soir, Mortagne m’a fait passer mon entretien d’évaluation intermédiaire.
— Déjà ?
— Il a décidé de prendre de l’avance. Il ne m’a pas loupée. À l’entendre, je suis nulle. Je ne fais rien comme il faut. Il m’a démontée, traînée dans la boue. Ça m’a tellement dégoûtée que j’en ai vomi.
Tant pis pour les caméras, je me retourne. Géraldine semble anéantie. Je lui prends la main.
— Tu sais comment il est. Il n’en pensait sûrement pas la moitié. C’est son côté petit soldat. Prends ça d’où ça vient…
— Je le déteste.
— Tout le monde le déteste. Sa mère a fui en Inde pour ne plus le voir.
— C’est vrai ?
— Non, Géraldine, je plaisante.
— Tant mieux si tu as le cœur à rigoler, parce qu’il m’a dit que tu allais y passer ce matin. Tiens, le voilà qui sort de son bureau…
Faut-il qu’ils nous prennent pour des imbéciles… La carotte et le bâton. Chaque année, nous sommes des millions à avoir droit au grand cirque des entretiens annuels. « Une rencontre informelle pour échanger librement sur les comportements de chacun et savoir ce qui peut être amélioré pour renforcer l’entreprise à travers l’épanouissement de tous. » T’as qu’à croire. Quiconque en a déjà passé sait l’abîme qui sépare cet aguichant programme de la réalité des faits.
Le plus souvent, un ou deux petits chefs vous expliquent pourquoi « malgré des efforts indéniables », vous n’aurez pas d’augmentation cette année. Si vous résistez, si vous argumentez, la rencontre « informelle et libre » se transforme en procès d’inquisition. On vous déballe tout, on ne vous épargne rien. Des dizaines de fois, j’ai dû consoler des copains et des copines parce qu’on les avait rabaissés plus bas que terre. Avec des sourires mièvres, des principes à deux balles, on vous donne des leçons, on vous piétine. Au final, c’est juste un moyen de légitimer le fait que vous ne recevrez pas davantage du gâteau que d’autres se partagent. À se demander si on a encore envie d’en manger…
Je suis assise face à Mortagne, il me débite son discours parfaitement rodé. Vous connaissez la cécité des neiges ? C’est ce phénomène qui survient quand vos yeux ont été trop exposés à l’aveuglante lumière du soleil reflétée par les glaces et que vous ne voyez plus. En l’occurrence, dans son petit bureau qui sent encore le vomi de Géraldine, ce serait plutôt la surdité de la bêtise. J’en ai trop entendu, alors mes oreilles ne fonctionnent plus. Je suis aveugle du tympan. Je le regarde qui gesticule en alternant sourires complaisants et air réprobateur. Il bouge ses mains comme un candidat à la présidentielle qui passe à la télé. Dommage pour lui, il a un poil qui lui sort du nez et c’est tout ce que je vois. Tout ce gel, ces jolis vêtements achetés en solde sur Internet, cette montre qui n’est qu’une imitation, et vous voilà pourtant réduit à un simple poil disgracieux.
De toute façon, je sais ce qu’il est en train de me dire : cette noble et grande banque est déjà bien bonne de me garder parce que franchement, à la note d’« esprit d’entreprise », j’ai eu 0. Je n’ai même pas ramené quelqu’un de ma famille à l’agence. Je n’ai pas fourgué un seul produit bancaire à mes copines. Mauvais dealer.
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis assise devant lui, mais ça n’a pas d’importance. J’ai mal au poignet. Ce rustre ne m’a même pas demandé de nouvelles malgré le bandage. Grossier personnage. Misérable insecte. Ce soir, tu seras fier de toi. Tu pourras faire ton petit rapport à ton sur-chef. Tu auras régné sur ton royaume. Tu auras détruit Géraldine et tu m’auras paillassée. Pas grave. Ça glisse. Et quand j’en aurai assez, mon Ricardo viendra te faire exploser ta sale tête de rat.
— On est bien d’accord, Julie ?
« M’en fous, j’ai rien écouté. »
Il insiste :
— Vous me promettez d’y réfléchir ? C’est dans votre intérêt que je dis ça…
« Ben voyons. »
Je n’ai même pas répondu. Je me suis levée et j’ai quitté son bureau. Géraldine m’attendait :
— Alors ? Comment ça s’est passé ? Il t’a gardée un bon moment.
— Super bien. Il me trouve géniale et il a décidé de me donner 30 % d’augmentation.
Géraldine s’est figée. Elle est devenue aussi écarlate que si elle avait avalé d’un coup un grand bol de chocolat brûlant, cuillère comprise. Quand on dit que quelqu’un est en train de bouillir, on doit parler de cet état-là. Je n’ai pas eu le temps de lui dire que je blaguais. Elle s’est précipitée vers le bureau de Mortagne en hurlant. Elle n’a pas frappé — enfin pas à la porte. Elle est entrée. Il y a eu du vacarme et des beuglements. Au bruit, je pense qu’elle s’est jetée sur lui par-dessus son bureau. Je crois qu’elle a tout renversé. Mortagne a juste crié :
— Mais qu’est-ce qui vous prend ?
A suivi le son retentissant d’une baffe comme je n’en avais jamais entendu. Une claque de bûcheron à vous assommer un bœuf. Puis plus rien. Géraldine a fini par ressortir, un peu débraillée mais soulagée. Dans l’agence, le temps était suspendu. Je me suis demandé si Mortagne était toujours vivant. Je n’ai pas voulu aller voir. J’ai préféré l’imaginer, inconscient, la joue cramoisie et la tête en biais, explosé dans son fauteuil comme un mannequin de la Sécurité routière après un impact à 130 km/h contre un container rempli de fers à repasser. Pour la première fois, un calme harmonieux a flotté dans nos locaux. Quelque chose a changé ce jour-là, à l’agence et en moi.
J’aime bien rendre visite à Xavier. Cela faisait un bon moment que je ne l’avais pas fait. Son immeuble est mitoyen du mien, mais l’ambiance y est tout à fait différente. Nous, c’est un petit escalier, des appartements modestes, alors que lui, il a une gardienne, une grande cour avec des garages au fond et, au-delà, on aperçoit les peupliers du square. Xavier a toujours habité là, dans l’appartement de ses parents. Quand il était en retard à l’école, il escaladait les toits des garages, traversait le petit jardin public et arrivait directement au préau par le trou dans le grillage. On a souvent joué ensemble. Aussi loin que je m’en souvienne, c’était lui le grand costaud de notre bande. Un mec réglo, pas d’histoires, la moyenne partout, quelques copines. Tranquillement, il a fait son petit bonhomme de chemin, jusqu’à l’échec à l’armée. On n’a pas su pourquoi. Il n’a jamais voulu en parler. Pourtant, il a la réputation d’avoir de l’or dans les mains. Dans le quartier, dès qu’il faut souder, sitôt qu’on a besoin d’un expert en chalumeau, en métal ou en tuyau de cuivre, c’est Xavier qu’on va chercher. Il a un bon job dans une entreprise de plomberie industrielle. En quatre mois, il est devenu chef d’équipe, mais ça ne lui plaisait pas parce qu’il ne touchait plus au métal. Alors il a demandé à changer de poste. Il bosse de nuit sur des gros chantiers et, le reste du temps, il travaille sur son prototype.
Xavier, c’est une horloge. Tous les jours, été comme hiver, vous êtes certain de le trouver à son atelier à partir de 17 h 30. Au fond de la cour, il a acheté deux garages. Chaque jour, il ouvre les portes en grand et traîne son monstre mécanique dehors. Il a récupéré une vieille voiture dont seul le moteur était encore bon. Et puis il a tout repensé pour en faire un véhicule blindé à rendre jaloux le Président des États-Unis. Chaque pièce est une œuvre d’art. Les enfants viennent le voir, les voisins lui demandent où il en est. Si une petite dame a des problèmes de plomberie, elle l’appelle par sa fenêtre. Depuis que ses parents ont divorcé quand il avait dix-huit ans, je ne l’ai plus jamais vu prendre de vacances.
Читать дальше