« Pour moi, j'espère bien que ton pauvre père ne nous quittera pas avant quelques années. »
Le lit immense s'ouvrait dans l'ombre devant le couple. Ils y allaient comme ils se mettaient à table à midi et à huit heures : le moment d'avoir faim.
Durant ces mêmes nuits. Raymond parfois s'éveillait : il ne savait quoi de chaud et de fade ruisselait sur sa face, coulait dans sa gorge, et sa main tâtonnante cherchait une allumette ; alors il voyait le sang jaillir de sa narine gauche, tacher sa chemise, ses draps ; il se levait et, transi, regardait dans la glace son long corps maculé d'écarlate, essuyait à sa poitrine ses doigts gluants de sang, s'amusait de sa figure barbouillée, feignait d'être à la fois l'assassin et l'assassiné.
Ce fut un soir comme un autre soir, — à la fin de janvier, alors qu'en ces régions déjà l'hiver décline, — que Raymond, dans le tram d'ouvriers, s'étonna de voir en face de lui cette femme. Bien loin de souffrir d'être chaque soir confondu dans cette cargaison humaine, il se persuadait d'être un émigrant ; il était assis parmi les voyageurs de l'entrepont et le vaisseau fendait les ténèbres ; les arbres étaient des coraux, les passants et les voitures, le peuple obscur des grandes profondeurs. Traversée trop brève, pendant laquelle il ne serait pas humilié : aucun de ces corps qui ne fût aussi négligé que le sien, aussi mal tenu. Quand parfois son regard rencontrait un regard, il n'y déchiffrait aucune moquerie ; tout de même son linge était plus propre que cette chemise mal attachée sur un poitrail de bête velue. Il se sentait à l'aise parmi ces gens — bien loin de se douter qu'il eût suffi d'une parole pour que tout à coup surgît le désert qui sépare les classes comme il sépare les êtres ; toute la communion possible était sans doute atteinte par ce contact, par cette immersion commune dans un tramway fendant la banlieue nocturne. Raymond, si brutal au collège, ici ne repoussait pas la tête ballottée d'un garçon de son âge, à bout de forces, et dont le sommeil défaisait le corps, le déliait comme un bouquet.
Or, ce soir-là, il vit en face de lui cette femme, cette dame. Entre deux hommes aux vêtements souillés de cambouis, elle était assise, vêtue de noir, la face découverte. Raymond se demanda plus tard pourquoi, sous ce regard, il n'avait pas d'abord éprouvé la honte que lui donnait la dernière des servantes. Non, aucune honte, aucune gêne ; peut-être parce que dans ce tramway il se sentait anonyme, et qu'il n'imaginait aucune circonstance qui le pût mettre en rapport avec l'inconnue. Mais surtout il ne déchiffrait sur ses traits rien qui ressemblât à de la curiosité, à de la moquerie, à du mépris. Comme elle l'observait pourtant ! Avec l'application, la méthode d'une femme qui avait dû se dire : « Ce visage va me consoler des minutes misérables qu'il faut vivre dans une voiture publique ; je supprime le monde autour de cette sombre figure angélique. Rien ne peut m'offenser : la contemplation délivre ; il est devant moi comme un pays inconnu ; ses paupières sont les bords ravagés d'une mer ; deux lacs confus sont assoupis aux lisières des cils. L'encre sur les doigts, le col et les manchettes gris, et ce bouton qui manque, cela n'est rien que la terre qui souille le fruit intact, soudain détaché de la branche, et que, d'une main précautionneuse, tu ramasses. »
Et lui aussi, Raymond, plein de sécurité puisqu'il n'avait à craindre de cette inconnue aucune parole, qu'aucun pont ne les reliait l'un à l'autre, il la contemplait avec cette insistance tranquille qui retient notre regard sur une planète… (Comme son front est resté pur ! Courrèges le regarde à la dérobée, ce soir, baigné d'une lumière qui ne vient pas du petit bar rutilant, qui est cette lumière d'intelligence dont il est si peu commun qu'un visage de femme soit touché — mais qu'elle y est émouvante alors, et qu'elle nous aide à concevoir que Pensée, Idée, Intelligence, Raison soient des mots féminins !)
Devant l'église de Talence, la jeune femme s'était levée, ne laissant aux hommes abandonnés que son odeur ; et ce parfum se dissipa avant que Raymond fût descendu. Il faisait peu froid, ce soir de janvier ; l'adolescent ne songeait pas à courir ; déjà la brume recelait cette douceur secrète de la saison qui approchait. La terre était nue mais elle ne dormait plus.
Raymond, absorbé, ne vit rien, ce soir-là, à la table de famille, où pourtant jamais son père n'avait montré une figure si malade — au point que M meCourrèges en demeura muette : il ne fallait pas risquer de le « frapper », dit-elle aux Basque après que le docteur fut monté avec sa mère ; mais elle prendrait sous son bonnet de consulter Dulac en secret. Le cigare du lieutenant empestait la salle ; debout contre la cheminée, il répétait : « Il n'y a pas d'erreur, ma mère c'est un homme touché. » Sa parole à la fois brève et bredouillante était celle du commandement ; et comme Madeleine opposait à sa mère :
« Il ne s'agit peut-être que d'une crise… »
Le lieutenant l'interrompit :
« Mais non, Madeleine : le cas est grave ; ta mère a raison. »
La jeune femme ayant risqué une objection, il cria :
« Mais puisque je te dis que ta mère a raison ! Cela ne te suffit pas ? »
Au premier étage, M meCourrèges mère avait frappé doucement à la porte de son fils assis devant des livres ouverts. Elle ne lui avait posé aucune question, et, muette, tricotait. S'il n'en pouvait plus de silence et de refoulement, s'il avait besoin de parler, elle s'offrait, prête à tout entendre ; un instinct sûr la retenait pourtant de provoquer aucune confidence. Et lui songea quelques instants à ne pas retenir ce cri qui l'étouffait ; mais il aurait fallu remonter si loin, reprendre toute la chaîne de ses douleurs jusqu'à la douleur de ce soir… Et comment expliquer cette disproportion entre sa souffrance et ce qui l'avait fait naître ? Car il n'y avait rien eu de plus que ceci : à l'heure fixée, le docteur avait couru chez Maria Cross ; une domestique l'ayant averti que Madame n'était pas encore rentrée, ce lui fut une première angoisse ; il avait accepté d'attendre dans le salon désert où une pendule battait moins vite que son cœur. Une lampe éclairait les poutrelles prétentieuses du plafond ; sur la table basse, près du divan, tous ces bouts de cigarette dans un cendrier : « Elle fume trop… elle s'intoxique. » Que de livres ! Mais aucun dont les dernières pages fussent coupées. Son œil suivit les plis déchirés des grands rideaux de soie déteinte. Il répéta : « Luxe et misère, misère et luxe… », regarda la pendule, puis sa montre, décida qu'il partirait dans un quart d'heure ; et alors le temps parut se précipiter. Pour qu'il ne lui semblât pas trop court, le docteur se défendit de penser à son laboratoire, à l'expérience interrompue. Il s'était levé et, rapproché de la chaise longue, s'était mis à genoux ; après avoir craintivement regardé du côté de la porte, il avait enfoui sa tête dans les coussins…
Quand il se releva, son genou gauche fit ce craquement habituel. Il se campa devant une glace, toucha du doigt sa temporale gonflée, émit cette réflexion que celui qui l'eût surpris à cette minute l'aurait cru fou. Selon sa coutume de travailleur qui réduit tout en formules, il avait prononcé : « Dès que nous sommes seuls, nous sommes des fous. Oui, le contrôle de nous-mêmes par nous-mêmes ne joue que soutenu par le contrôle que les autres nous imposent. » Hélas ! il avait suffi de ce raisonnement pour épuiser le quart d'heure de grâce qu'il s'était accordé…
Comment expliquer à sa mère qui guette une confidence la détresse de cette minute, le renoncement exigé, l'arrachement à ce triste bonheur quotidien d'une conversation avec Maria Cross ? Le tout n'est pas de vouloir se confier, ni même d'avoir près de soi une confidente, fût-ce notre mère. Qui de nous possède la science de faire tenir dans quelques paroles notre monde intérieur ? Comment détacher de ce fleuve mouvant telle sensation et non telle autre ? On ne peut rien dire dès qu'on ne peut tout dire. Et d'ailleurs cette vieille femme qui est là que comprendrait-elle à cette musique profonde de son fils, à ces dissonances déchirantes ? Ce fils d'une autre race, puisqu'il est d'un autre sexe… Rien que cela, le sexe, nous sépare plus que deux planètes… Devant sa mère, le docteur se rappelle sa douleur, mais ne la raconte pas. Las d'attendre Maria Cross, il se souvient qu'il avait ramassé son chapeau, lorsque des pas avaient résonné dans le vestibule ; et sa vie avait été comme suspendue. La porte s'était ouverte, non devant la femme attendue, mais devant Victor Larousselle.
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