Pendant toute la semaine, il attendit une réponse. Chaque matin, un coup d'oeil lui suffisait sur l'amas des prospectus, des journaux : « Elle n'a pas encore écrit. » Il se livrait à des calculs : « J'ai mis ma lettre à la poste samedi ; il n'y a qu'une distribution le dimanche ; elle ne l'a eue que lundi ; pour peu qu'elle ait attendu deux ou trois jours avant de répondre… ce serait même étonnant que j'aie une réponse aujourd'hui. A partir de demain, je pourrai commencer à être ennuyé. »
Un soir, rentrant exténué, il trouva la lettre :
… Ma visite au cimetière, c'est pour moi une obligation sacrée. Par tous les temps, je suis décidée à faire ce pèlerinage. C'est au crépuscule que je me sens le plus près de notre petit ange. Il me semble qu'il connaît l'heure de la venue, qu'il m'attend. C'est absurde, je le sais : mais le cœur a ses raisons, comme dit Pascal. Je me sens heureuse, pacifiée quand je monte enfin dans le tram de six heures. Vous savez que c'est un tram d'ouvriers ? mais cela ne me fait pas peur ; je suis tout près du peuple, moi, et pour m'être séparée de lui en apparence, ne m'en suis-je pas rapprochée d'une autre manière ? Je regarde ces hommes ; ils me paraissent aussi solitaires que moi-même — comment vous expliquer ? aussi déracinés, déclassés. Ma maison est plus luxueuse que la leur, c'est tout de même un garni. Rien n'est à moi, comme rien n'est à eux… Pas même nos corps… Pourquoi ne passez-vous pas à la maison, très tard, avant de rentrer chez vous ? Je sais que vous n'aimez pas rencontrer M. Larousselle, mais je l'avertirai que j'ai besoin de vous voir seule ; il vous suffira, après la consultation, d'échanger quelques phrases de poétesse… Vous avez oublié de me répondre à propos des cachets et de mes piqûres.
Le docteur avait d'abord déchiré cette lettre dont il jeta les débris. Puis, à genoux, il les ramassa, se releva péniblement. Ne savait-elle pas qu'il ne pouvait souffrir l'approche de Larousselle ? Dans cet homme, il n'était rien qui ne lui parût haïssable ; — ah ! c'était bien la même espèce que Basque… cette lippe sous les moustaches teintes, ces bajoues, cette carrure, proclamaient une complaisance de soi inaltérable. Ses larges cuisses, sous le cover-coat, étaient l'image de la satisfaction infinie. Parce que Larousselle trompait Maria Cross avec ce qu'il y avait de plus bas, on disait à Bordeaux « qu'il avait Maria Cross pour la montre ». Le docteur était presque seul à savoir que Maria demeurait la passion du grand Bordelais, sa défaite secrète et dont il crevait de rage. Il l'avait achetée tout de même, il était seul à la posséder, cet imbécile ! Devenu veuf, peut-être l'aurait-il épousée, s'il n'avait eu ce fils, unique héritier de la maison Larousselle, qu'une armée de nurses, de précepteurs, de prêtres préparait à ses destins augustes. Impossible d'exposer cet enfant au contact d'une telle femme, ni de lui léguer un nom diminué par une mésalliance. « Que voulez-vous que je vous dise, mon père, répétait Basque, fort attaché aux grandeurs de sa ville, je trouve ces sentiments-là très nobles. Larousselle a de la branche, il a en tout un chic épatant, c'est un gentleman : je ne sors pas de là. »
Maria qui connaissait le dégoût que le docteur avait de cet homme, comment osait-elle lui fixer un rendez-vous à l'heure précise où il ne pourrait que se trouver nez à nez avec l'objet de son exécration ? Il en vint à se persuader qu'elle avait prémédité cette rencontre pour se défaire de lui. Après avoir écrit puis déchiré, pendant plusieurs semaines, les lettres les plus furieuses et les plus folles, il lui en adressa un enfin, brève et sèche, dans laquelle il lui exposait que, puisqu'elle ne pouvait se résoudre à demeurer chez elle un seul après-midi, c'était sans doute qu'elle se portait le mieux du monde et qu'elle n'avait plus besoin qu'il s'occupât de la soigner. Elle lui envoya, par retour du courrier, quatre pages d'excuses et de protestations, et l'avertit qu'elle l'attendrait toute la journée, le surlendemain, qui était un dimanche :
… M. Larousselle assistera aux courses de taureaux ; il connaît mon peu de goût pour ce genre de spectacle. Venez partager mon goûter. Je vous attendrai jusqu'à cinq heures et demie.
Jamais le docteur n'avait reçu d'elle une lettre si peu sublime et où il fût moins question de santé et de traitement ; il la relut plusieurs fois et souvent la touchait dans sa poche, persuadé que cette entrevue ne serait pas comme toutes les autres et qu'il y pourrait déclarer sa passion. Mais comme cet homme de science avait maintes fois noté que ses pressentiments ne se réalisaient pas, il se répétait : « Non, non ; ce n'est pas un pressentiment… il n'y a rien dans cette attente qui ne soit logique : je lui ai écrit une lettre de dépit, à quoi elle a répondu avec amitié ; donc il dépend de moi que les premières paroles donnent à la conversation un tour plus intime, plus confidentiel… »
Dans sa voiture, entre le laboratoire et l'hôpital, il se représentait cette entrevue, ne se lassait pas de faire les demandes et les réponses. Le docteur était de ces imaginatifs qui ne lisent jamais de romans parce qu'aucune fiction ne vaut pour eux celles qu'ils inventent et où ils tiennent le rôle essentiel. Son ordonnance une fois signée, il était encore dans l'escalier du client que déjà, comme un chien retrouve l'os enterré, il revenait à ses imaginations dont parfois il avait honte et où ce timide goûtait la joie de plier les êtres et les choses selon sa volonté toute-puissante. Dans le domaine spirituel, ce scrupuleux ne connaissait aucune barrière, ne reculait pas devant d'affreux massacres — jusqu'à supprimer en esprit toute sa famille pour se créer une existence différente.
Pendant les deux jours qui précédèrent son entrevue avec Maria Cross, s'il ne songea pas à écarter les suggestions de ce genre, ce fut que, dans cet épisode qu'il inventait pour sa joie, il n'était nécessaire de supprimer personne, — mais simplement de rompre avec sa femme, comme il avait vu faire tel de ses confrères, sans aucune autre raison que le morne ennui qu'il éprouvait à vivre auprès d'elle. A cinquante-deux ans, il est temps encore de savourer quelques années d'un bonheur, peut-être empoisonné de remords, — mais celui qui n'a rien eu, pourquoi résisterait-il, fût-ce à une ombre de joie ? Sa présence ne servait même pas à rendre heureuse l'épouse la plus amère… Sa fille, son fils ? depuis longtemps il avait renoncé à être aimé d'eux. La tendresse de ses enfants, ah ! dès les fiançailles de Madeleine, il savait ce qu'en valait l'aune ; quant à Raymond, ce qui est inaccessible ne vaut pas qu'on s'y sacrifie.
Cette imagination où il se complaisait, le docteur sentait bien qu'elle était assez différente de ses songeries habituelles. Même quand il supprimait d'un coup toute une famille, sans doute éprouvait-il un peu de honte, mais aucun remords — plutôt le sentiment d'être ridicule : il s'agissait là d'un jeu superficiel où son être profond n'était pas intéressé. Non, il n'avait jamais pensé qu'il pût être un monstre et ne se croyait pas différent des autres hommes qui, selon lui, étaient tous des fous dès qu'ils se trouvaient seuls avec eux-mêmes et hors du contrôle d'autrui.
Mais, au long des quarante-huit heures qu'il vécut dans l'attente de ce dimanche, il sentit bien que de toute sa force il adhérait à un rêve et que ce rêve devenait un espoir. Sa conversation prochaine avec cette femme, il en écoutait dans son cœur la résonance et en était au point de ne pouvoir plus imaginer que d'autres paroles que celles qu'il inventait dussent être prononcées par eux. Sans cesse il en retouchait le scénario dont l'essentiel tient dans ce dialogue :
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