Ce fut son père qui, le premier, devait reconnaître cet homme nouveau dans Raymond. Un dimanche de ce printemps finissant, il s'assit à table plus absorbé que de coutume, au point d'entendre à peine le bruit d'une dispute entre son gendre et son fils. Il s'agissait des courses de taureaux dont Raymond avait la passion ; il était parti ce dimanche-là après la mise à mort du quatrième taureau, pour ne pas manquer le tram de six heures ; sacrifice inutile : justement l'inconnue ne s'y trouvait pas. « C'était dimanche, il aurait dû s'en douter, elle lui avait fait manquer deux taureaux… » Ainsi songeait-il, tandis que le lieutenant Basque professait :
« Je ne comprends pas que ton père te permette d'assister à cette boucherie. »
La réponse de Raymond : « C'est tordant ces officiers qui ont horreur du sang », déchaîna le tumulte. Le docteur entendit soudain :
« Non, mais tu ne m'as pas regardé !
— Je te regarde et je ne vois qu'un blanc-bec.
— Un blanc-blec ? répète-le. »
Ils s'étaient levés ; toute la famille se précipita. Madeleine Basque criait à son mari : « Ne réponds pas, ça n'en vaut pas la peine, ça n'a pas d'importance venant de lui ! » Le docteur suppliait Raymond de s'asseoir : « Assieds-toi, et mange, et que ce soit fini. » Le lieutenant criait qu'on l'avait traité de lâche ; M meCourrèges affirmait que Raymond n'avait pas voulu dire cela. Cependant chacun s'était rassis : une secrète connivence les faisait s'employer tous à éteindre ce feu. L'esprit de famille leur inspirait une répugnance profonde pour ce qui menaçait l'équilibre de leurs caractères. L'instinct de conservation inspirait à cet équipage embarqué pour la vie sur la même galère, le souci de ne laisser s'allumer à bord aucun incendie.
C'est pourquoi le silence régnait maintenant dans la salle. Une légère pluie s'arrêta soudain de crépiter sur les marches, et les odeurs qu'elle avait délivrées baignèrent la famille silencieuse. Quelqu'un se hâta de dire : « Il fait déjà plus frais. » A quoi une voix répondit que cette pluie n'était rien, qu'elle n'abattrait même pas la poussière. Cependant, le docteur, avec stupeur, observait ce grand fils auquel il ne pensait plus guère et qu'il avait peine à reconnaître. Lui-même, précisément ce dimanche-là, sortait d'un long cauchemar ; il s'y était débattu depuis le jour déjà lointain où Maria Cross avait manqué au rendez-vous, et l'avait laissé tête à tête avec Victor Larousselle. Cette journée de dimanche qui s'achevait, l'une des plus cruelles de sa vie, l'avait rendu libre enfin (du moins le croyait-il). Le salut lui était venu d'une fatigue immense, d'une lassitude sans nom ; vrai, il avait trop souffert, ce jour-là ! Plus de désir que celui de tourner le dos à la bataille, de se terrer dans sa vieillesse. Presque deux mois déjà, depuis son attente vaine dans le salon « luxe et misère » de Maria Cross, jusqu'à cet après-midi horrible où il vient de rendre les armes enfin ! A cette table maintenant silencieuse, le docteur de nouveau oublie son fils et se rappelle chaque circonstance de ce dur voyage ; il le refait en esprit étape par étape.
Son insupportable souffrance avait commencé dès le lendemain du rendez-vous manqué, par cette longue lettre d'excuses :
C'est un peu votre faute, cher grand ami, lui disait Maria dans cette missive lue et relue durant ces deux mois, c'est vous qui m'avez inspiré cette pensée de renoncer à ce luxe horrible et dont j'ai honte : n'ayant plus ma voiture, je ne saurais rentrer assez tôt pour vous recevoir à notre heure habituelle ; j'arrive au cimetière plus tard ; j'y demeure aussi plus volontiers : vous ne sauriez imaginer comme la Chartreuse est calme à la fin du jour, pleine d'oiseaux qui chantent sur les tombes. Il me semble que mon petit m'approuve, qu'il est content de moi. Quelle récompense je trouve dans ce tram d'ouvriers qui me ramène ! Vous allez croire que je m'exalte trop ; mais non : je suis heureuse d'être là, au milieu de ces pauvres dont je ne suis pas digne. Je ne saurais vous dire à quel point j'aime ces retours en tramway. « On » se mettrait maintenant à deux genoux pour que j'accepte de remonter dans la voiture qu' « on » m'a donnée, je n'y consentirais pas. Mon cher docteur, qu'importe en somme de ne plus nous voir ? Votre exemple, vos enseignements me suffisent ; nous sommes unis au-delà de toute présence. Comme l'a écrit excellemment Maurice Maeterlinck : « Un temps viendra, et il n'est pas loin, où les âmes s'apercevront sans l'intermédiaire des corps. » Ecrivez-moi : vos lettres me suffisent, mon cher directeur de conscience !
M. C.
Dois-je continuer à prendre mes cachets ? et mes piqûres ? Il ne me reste plus que trois ampoules ; faut-il acheter une autre boîte ?
Même si elle ne l'avait si cruellement blessé, cette lettre eût déplu au docteur par ce qu'elle révélait de complaisance, de fausse humilité satisfaite. Connaissant les plus tristes secrets des hommes, le docteur professait à leur égard une mansuétude sans limites. Un seul vice pourtant l'exaspérait : chez les êtres déchus, cette adresse pour embellir leur déchéance. C'est l'infirmité dernière où l'homme puisse atteindre : lorsque son ordure l'éblouit comme un diamant. Non que Maria Cross fût accoutumée à ce mensonge. Elle avait même d'abord séduit le docteur par cette passion qu'elle avait de voir clair en elle et de n'y rien embellir. Elle insistait même volontiers sur la noblesse de sa mère demeurée veuve très jeune et qui, pauvre institutrice dans un chef-lieu de canton, lui avait, disait-elle, dispensé un exemple admirable : « Maman a peiné pour payer les frais de mon éducation au lycée ; elle me voyait déjà Sévrienne. Elle a eu la joie, avant de mourir, d'assister à mon mariage, qui était inespéré. Votre gendre Basque a bien connu mon mari, aide-major dans son régiment. Il m'adorait, me rendait heureuse. Depuis sa mort, avec mon petit, j'avais à peine de quoi vivre, mais j'aurais pu m'en tirer : ce n'est pas le besoin qui m'a perdue, mais peut-être ce qu'il y a de plus vil : le désir d'une belle position, la certitude d'être épousée… Et maintenant, ce qui me retient encore auprès de “lui”, c'est cette lâcheté devant la lutte à reprendre, devant le travail, la besogne mal payée… » Souvent, depuis ces premières confidences, le docteur l'avait entendue s'humilier, se condamner sans miséricorde. Pourquoi, tout à coup, ce goût détestable de se donner des louanges ? Ce n'était pourtant pas cela qui, dans la lettre, l'atteignait le plus cruellement ; il lui en faisait grief parce qu'il se mentait à lui-même et n'osait sonder cette autre blessure profonde — la seule qui lui fût insupportable : Maria ne souhaitait plus de le voir ; elle envisageait allégrement leur séparation. Ah ! cette phrase de Maeterlinck touchant les âmes qui s'apercevront sans l'intermédiaire des corps, que de fois l'écouta-t-il en lui, pendant que le client raconte son cas avec des détails sans fin, ou lorsque, affolé, ânonne le candidat qui ne sait pas ce qu'est une une hémoptysie ! Certes, il avait été fou de croire qu'une jeune femme pût avoir le goût sensible de sa présence. Fou ! fou ! mais quel raisonnement nous préserverait de cette insupportable douleur, lorsque l'être adoré dont l'approche est nécessaire à notre vie même physique, se résigne d'un coeur indifférent (satisfait peut-être) à notre absence éternelle ? Nous ne sommes rien pour celle qui nous est tout.
Le docteur fit, durant cette période, un effort pour se vaincre. « Je l'ai encore surpris devant son miroir, répétait M meCourrèges, il commence à se frapper. » Sa misérable face de quinquagénaire fatigué, le docteur savait qu'aucun spectacle ne pouvait mieux le disposer au calme, à la sérénité du désespoir total. Ne plus penser à Maria que comme à une morte, attendre soi-même la mort, en doublant la dose du travail, — oui, se rosser, se tuer, atteindre la délivrance grâce à l'opium d'une besogne forcenée. Mais lui qui se scandalisait de ce que les autres se mentaient à eux-mêmes, il se dupa encore : « Elle a besoin de moi ; je me dois à elle comme à tout malade… » Il lui écrivit qu'il jugeait nécessaire de la suivre, qu'elle avait certes raison de prendre le tramway ; mais pourquoi sortir tous les jours ? Il la priait de lui en indiquer un où elle resterait à la maison. Il se rendrait libre pour venir la voir à l'heure habituelle.
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