— Refusez-vous de poser avec certaines parures ?
— Bien sûr. Jamais par caprice, mais parce que certaines ne me vont pas, parce que je ne peux pas toutes les aimer.
Trémière avait le talent de couper court quand elle sentait qu’on allait l’entraîner trop loin. Sans un mot de plus, elle s’en allait.
On lui proposa des contrats annexes à n’en plus finir : des rôles au cinéma, des marrainages, du mannequinat de vêtements, d’incarner un parfum, et bien sûr de porter d’autres parures que celles de Trébuchet. Elle eut la sagesse de tout refuser sans hésiter. Elle avait conscience de la fragilité de son rôle : si auparavant les joailliers n’avaient pas engagé d’égéries, c’était parce qu’ils voulaient accorder la première place aux bijoux. Elle ne voulait en aucun cas leur voler la vedette. Précisément, elle savait comment rester en retrait quand elle arborait une merveille. Si elle se pensait destinée à ce métier, c’est parce qu’elle se trouvait quantité négligeable.
Une seule personne importante dans sa vie l’avait admirée : sa grand-mère. Elle aimait trop Passerose pour croire qu’elle s’était trompée à son sujet. Pourtant, elle n’oubliait pas le nombre de gens qui, à tort ou à raison, l’avaient proclamée stupide : pour ce motif, elle demeurait prudente.
De nombreux prétendants l’abordèrent. Elle n’eut pas la vanité de les envoyer tous paître. Elle vécut quelques histoires plus ou moins intéressantes et remarqua sans tarder que ne pas être amoureuse rendait ces liaisons ennuyeuses. Les hommes qu’elle quittait disaient qu’elle était froide comme un bijou.
« À cause de Tristan, je ne serai plus amoureuse », se disait-elle avec indifférence. Elle trouvait déjà miraculeux d’avoir réussi à gagner sa vie. « Ma propre mère ne m’en pensait pas capable. »
Paris a toujours faim de célébrités et s’usait les dents sur Trémière sans parvenir à la mordre. La jeune femme n’offrait pas de prise, on ne savait par où l’attraper. Elle était anormalement peu susceptible. Elle semblait ne pas remarquer les piques et ne les relevait jamais. La vérité était qu’on l’avait tant insultée depuis son enfance qu’elle ne s’en apercevait même plus. Et l’humeur égale qu’elle manifestait face aux injures l’apparentait à une grande dame.
— Cette petite a une classe folle, disaient les matrones, qui voyaient en elle la bru idéale.
Les hommes étaient plus intrigués que séduits. À tant de beauté, il manquait quelque chose, mais quoi ? La question était trop subtile pour les intéresser vraiment.
Les livres que l’on se sent appelé à lire sans savoir pourquoi étant souvent l’expression du destin, Trémière tomba dans une librairie au rayon « Enfants » sur Riquet à la Houppe de Perrault et sut qu’il lui fallait le lire. Ce petit conte délicieux l’aurait charmée si elle ne s’y était si gravement reconnue : « Cette belle, c’est moi. Ce n’est pas tant qu’elle est sotte, c’est qu’elle n’a pas d’esprit. »
Une note en bas de page attira son attention : « Dans la littérature facétieuse, donner de l’esprit signifiait s’initier à l’amour physique. » Trémière relut le conte à la lueur de cette information. Il en ressortait que le hideux Riquet avait beaucoup d’aventures galantes, quand la belle n’en avait aucune. « C’est la vérité, pensa-t-elle. Depuis quand n’y a-t-il plus eu d’homme dans mon lit ? Hélas, est-ce ma faute s’ils me lassent tous ? Par ailleurs, si j’avais de l’esprit, peut-être serais-je capable de trouver du plaisir à leur compagnie ? Mais, continua-t-elle, s’il me faut pour cela rencontrer un Riquet à la Houppe, sous prétexte que je suis sans esprit, je devrai me contraindre à accepter l’amour d’un monstre. »
Si elle n’avait pas fait de ce conte une lecture si injustement masochiste, elle aurait pu apprécier son exquise absence de morale. On sent que Perrault éprouve de la tendresse pour cette belle comme pour Riquet. Il veut les délivrer d’une malédiction absurde pour leur donner l’absurde bonheur de l’amour qu’ils méritent tout autant que n’importe qui.
Toujours est-il que, traumatisée par son interprétation du conte, Trémière se mit à observer les hommes laids avec méfiance. Elle cessait de respirer et leur jetait des regards de mépris. Il y eut des âmes basses pour s’apercevoir de ce manège. C’est ainsi que l’animateur d’un show télévisé à succès eut l’idée d’inviter sur son plateau l’égérie du joaillier pour la confronter à ce brillant ornithologue au physique repoussant. « On va rigoler », annonça-t-il à son équipe. Pour noyer le poisson, il invita également un fameux fabricant de pneus et une sportive de haut niveau.
Trémière, qui n’avait pas de téléviseur, ne connaissait aucune de ces personnalités. Trébuchet la pressa d’accepter de participer à cette émission qui bénéficiait d’une audience considérable. La jeune femme y vit d’autant moins d’inconvénient qu’entre-temps lui était arrivé le livre de Déodat, Un règne ignoré . Cet essai la passionna, qui soutenait que les plus grandes civilisations avaient attribué à l’oiseau une place immense quand la nôtre le reléguait aux volières. Chez les Égyptiens, les oiseaux étaient des déités, qui avaient inspiré la forme d’une quantité d’hiéroglyphes. Chez les Grecs et les Romains, l’observation de leur vol était sacrée, qui renseignait les hommes quant à leur destin. L’âge d’or des Persans voyait dans La Conférence des oiseaux la source mystique la plus sublime. La quasi-totalité des géoglyphes, ces énigmatiques œuvres d’art amérindiennes visibles des seuls dieux, représentaient des oiseaux mythologiques. Au douzième siècle, François d’Assise avait eu le coup de génie de s’inspirer du passereau pour créer sa règle monastique. Toutes les religions avaient ceci de commun avec le chamanisme qu’elles désignaient l’oiseau comme intercesseur entre le Ciel et la Terre, entre la divinité et l’homme. Qu’à présent on fasse si bon marché de la survie de ce tiers ailé en disait long sur le court terme auquel on se condamnait. Et si l’ornithologie demeurait le dernier bastion d’une aspiration intelligente à la verticalité, n’était-il pas plus urgent que jamais de se mobiliser pour elle, au lieu d’y voir un sympathique passe-temps pour citadins à jumelles ?
La jeune femme referma le livre en se demandant pourquoi elle s’était si peu intéressée à l’avifaune au cours de sa vie. « Pourtant, j’aime les oiseaux », se dit-elle. En cela, elle réagissait comme 99,99 % des gens. On rencontre extrêmement peu d’individus qui haïssent les oiseaux. Mais autant la disparition des pandas bouleverse n’importe qui, autant le sort d’une multitude d’oiseaux indiffère, parce que l’identification est très difficile. Il est quasi impossible d’attraper le regard aviaire, et si l’on y parvient, on n’y lit rien qui ressemble à nos sentiments. En cela, l’oiseau est un peu le poisson du ciel. Même les plus fervents défenseurs de la cause animale mangent du cabillaud sans état d’âme, pour ce motif qu’on a du mal à lui prêter ses propres émotions. L’anthropomorphisme a encore de beaux jours devant lui.
Si Trémière avait été plus ordinaire, elle serait allée chercher Déodat Eider sur Google et aurait découvert son visage. « Je vais le rencontrer sur le plateau, il sera toujours temps », pensa-t-elle.
L’émission à laquelle elle devait participer était enregistrée le jeudi après-midi. Les invités devaient arriver à quatorze heures trente. Le plus souvent, on ne les relâchait que vers vingt et une heures. Tout cela pour un talk-show qui durait au maximum une heure et demie. On conduisait chaque vedette dans une loge à son nom, dans laquelle un somptueux bouquet de fleurs, une bouteille de champagne de luxe et un plateau de fruits semblaient une promesse de bonheur. La personnalité soupirait d’aise de se voir si bien accueillie. Après une heure de solitude, on lui envoyait la maquilleuse, que la célébrité recevait avec le soulagement d’Edmond Dantès découvrant l’abbé Faria. Hélas, le pomponnage n’avait qu’un temps. Très vite, l’invité était rendu à sa déréliction devenue d’autant plus cruelle qu’il l’avait crue terminée. Passaient ainsi des heures dont personne n’imagine ni la durée ni le pouvoir anxiogène.
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