Il lui parle de son métier. Chauffeur livreur, mais pas à plein temps. Il rend aussi des services, fait des réparations ou des déménagements. Trois jours par semaine, il fait du gardiennage dans le parking d’une banque, boulevard Haussmann. « Ça me laisse le temps de lire, dit-il. Des polars, mais pas seulement. » Elle ne sait pas quoi répondre quand il lui demande ce qu’elle lit, elle.
« La musique alors ? Tu aimes la musique ? »
Lui en est fou et il fait, avec ses petits doigts violets, le geste de pincer les cordes d’une guitare. Il parle d’avant, d’autrefois, de l’époque où on écoutait de la musique en bande, où les chanteurs étaient ses idoles. Il avait les cheveux longs, il vénérait Jimi Hendrix. « Je te montrerai une photo », dit-il. Louise se rend compte qu’elle n’a jamais écouté de musique. Elle n’en a jamais eu le goût. Elle ne connaît que les comptines, les chansons aux rimes pauvres que l’on se transmet de mère en fille. Un soir, Myriam l’a surprise en train de fredonner un air avec les enfants. Elle lui a dit qu’elle avait une très belle voix. « C’est dommage, vous auriez pu chanter. »
Louise n’a pas remarqué que la plupart des invités ne boivent pas d’alcool. Au centre des tables sont posées une bouteille de soda et une grande carafe d’eau. Hervé a caché une bouteille de vin par terre, à sa droite, et il ressert Louise dès que son verre est vide. Elle boit doucement. Elle finit par s’habituer à la musique assourdissante, aux hurlements de l’assistance, aux incompréhensibles discours des jeunes garçons qui collent leurs lèvres contre le micro. Elle sourit même en observant Wafa et elle en oublie que tout cela n’est rien d’autre qu’une mascarade, un jeu de dupes, une mystification.
Elle boit et l’inconfort de vivre, la timidité de respirer, toute cette peine fond dans les verres qu’elle sirote, du bout des lèvres. La banalité du restaurant, celle d’Hervé, tout prend une tournure nouvelle. Hervé a une voix douce et il sait se taire. Il la regarde et il sourit, les yeux baissés vers la table. Quand il n’a rien à dire, il ne dit rien. Ses petits yeux sans cils, ses cheveux rares, sa peau violacée, ses manières ne déplaisent plus tant à Louise.
Elle accepte qu’Hervé la raccompagne et ils marchent ensemble jusqu’à la bouche du métro. Elle dit au revoir et elle descend les marches sans se retourner. Sur le chemin du retour, Hervé pense à elle. Elle l’habite comme l’air entêtant d’une chanson en anglais, lui qui n’y comprend rien et qui, malgré les années, continue d’écorcher ses refrains préférés.
Comme tous les matins, à 7 h 30, Louise ouvre la porte de l’appartement. Paul et Myriam sont debout dans le salon. Ils ont l’air de l’avoir attendue. Myriam a le visage d’une bête affamée qui aurait tourné en rond dans sa cage toute la nuit. Paul allume la télévision et pour une fois il autorise les enfants à regarder des dessins animés avant d’aller à l’école.
« Vous restez ici. Vous ne bougez pas », ordonne-t-il aux petits qui fixent, hypnotisés, la bouche ouverte, une bande de lapins hystériques.
Les adultes s’enferment dans la cuisine. Paul demande à Louise de s’asseoir.
« Je vous fais un café ? propose la nounou.
— Non, ça ira, merci », répond sèchement Paul.
Derrière lui, Myriam garde les yeux baissés. Elle a porté sa main à ses lèvres. « Louise, nous avons reçu un courrier qui nous a mis dans l’embarras. Je dois vous avouer que nous sommes très contrariés par ce que nous avons appris. Il y a des choses qu’on ne peut pas tolérer. »
Il a parlé sans reprendre son souffle, le regard fixé sur l’enveloppe qu’il tient entre les mains.
Louise arrête de respirer. Elle ne sent même plus sa langue et doit se mordre la lèvre pour ne pas pleurer. Elle voudrait faire comme les enfants, se boucher les oreilles, crier, se rouler par terre, tout, pourvu qu’ils n’aient pas cette conversation. Elle essaie d’identifier le courrier que Paul tient entre ses doigts mais elle ne voit rien, ni l’adresse ni le contenu.
D’un coup, elle se persuade que la lettre vient de Mme Grinberg. La vieille harpie l’a sans doute épiée en l’absence de Paul et de Myriam et maintenant elle joue les corbeaux. Elle a écrit une lettre de dénonciation, elle crache ses calomnies pour se distraire de sa solitude. Elle a raconté, c’est certain, que Louise a passé les vacances ici. Qu’elle a reçu Wafa. Si ça se trouve, elle ne l’a même pas signée, cette lettre, pour ajouter au mystère et à la méchanceté. Et puis elle a sans doute inventé des choses, elle a couché sur le papier ses fantasmes de petite vieille, ses délires séniles et lubriques. Louise ne le supportera pas. Non, elle ne supportera pas le regard de Myriam, le regard dégoûté de sa patronne qui croira qu’elle a dormi dans leur lit, qu’elle s’est moquée d’eux.
Louise s’est raidie. Ses doigts sont crispés par la haine et elle cache ses mains sous ses genoux pour en dissimuler le tremblement. Son visage et sa gorge sont blêmes. Elle passe ses mains dans ses cheveux dans un geste de rage. Paul, qui attendait une réaction, poursuit.
« Cette lettre vient du Trésor public, Louise. Ils nous demandent de saisir sur votre salaire la somme que vous leur devez, apparemment depuis des mois. Vous n’avez jamais répondu à aucune lettre de relance ! »
Paul jurerait avoir perçu du soulagement dans le regard de la nounou.
« Je me rends bien compte que le procédé est très humiliant pour vous mais ce n’est pas agréable pour nous non plus, figurez-vous. »
Paul tend la lettre à Louise, qui reste immobile.
« Regardez. »
Louise saisit l’enveloppe et en extrait la feuille, les mains moites, tremblantes. Sa vision est brouillée, elle fait semblant de lire mais elle n’y comprend rien.
« S’ils en arrivent là, c’est en dernier recours, vous comprenez ? Vous ne pouvez pas vous montrer aussi négligente, explique Myriam.
— Je suis désolée, dit-elle. Je suis désolée, Myriam. Je vais arranger ça, je vous le promets.
— Je peux vous aider si vous en avez besoin. Il faudrait m’apporter tous les documents pour qu’on puisse trouver une solution. »
Louise se frotte la joue, la paume ouverte, le regard perdu. Elle sait qu’il faudrait dire quelque chose. Elle aimerait prendre Myriam dans ses bras, la serrer, demander de l’aide. Elle voudrait lui dire qu’elle est seule, si seule, et que tant de choses sont arrivées, tant de choses qu’elle n’a pas pu raconter mais qu’à elle, elle voudrait dire. Elle est confuse, tremblante. Elle ne sait pas comment se comporter.
Louise fait bonne figure. Elle plaide le malentendu. Invoque une histoire de changement d’adresse. Elle rejette la faute sur Jacques, son mari, qui était si peu prévoyant et si secret. Elle nie, contre la réalité, contre l’évidence. Son discours est si confus et si pathétique que Paul lève les yeux au ciel.
« D’accord, d’accord. Ce sont vos affaires, alors réglez-les. Je ne veux plus jamais recevoir ce type de courrier. »
Les lettres l’ont suivie de la maison de Jacques jusqu’à son studio et, pour finir, ici, dans son domaine, dans cette maison qui ne tient que par elle. Ils ont envoyé ici les factures impayées pour le traitement de Jacques, la taxe d’habitation majorée et d’autres arriérés de crédit dont Louise ignore à quoi ils correspondent. Elle a pensé naïvement qu’ils finiraient par abandonner face à son silence. Qu’elle devait faire la morte, elle qui de toute façon ne représente rien, ne possède rien. Qu’est-ce que ça peut leur faire ? Qu’ont-ils besoin de la traquer ?
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