Ce soir-là, Myriam et Paul accompagnent les enfants, épuisés, dans leur chambre. Mila et Adam sont calmes, les membres fourbus, l’âme remplie de découvertes et de joie. Les parents s’attardent auprès d’eux. Paul est assis par terre et Myriam au bord du lit de sa fille. Elle rajuste avec douceur les couvertures, caresse ses cheveux. Pour la première fois depuis longtemps, les parents entonnent ensemble l’air d’une berceuse dont ils avaient appris les paroles par cœur à la naissance de Mila et qu’ils avaient l’habitude de lui chanter en duo quand elle était bébé. Les paupières des enfants sont fermées mais ils chantent encore pour le plaisir d’accompagner leurs rêves. Pour ne pas les quitter.
Paul n’ose pas le dire à sa femme mais, cette nuit-là, il se sent soulagé. Depuis qu’il est arrivé ici, un poids semble avoir disparu de sa poitrine. Dans un demi-sommeil, engourdi par le froid, il pense au retour à Paris. Il imagine son appartement comme un aquarium envahi d’algues pourrissantes, une fosse où l’air ne circulerait plus, où des animaux à la fourrure pelée tourneraient en rond en râlant.
Au retour, ces idées noires sont vite oubliées. Dans le salon, Louise a disposé un bouquet de dahlias. Le dîner est prêt, les draps sentent la lessive. Après une semaine dans des lits glacés, à manger sur la table de la cuisine des repas désordonnés, ils retrouvent avec bonheur leur confort familial. Impossible, pensent-ils, de se passer d’elle. Ils réagissent comme des enfants gâtés, des chats domestiques.
Quelques heures après le départ de Paul et de Myriam, Louise revient sur ses pas et remonte la rue d’Hauteville. Elle entre dans l’appartement des Massé et elle rouvre les volets que Myriam avait fermés. Elle change tous les draps, vide les placards et nettoie les étagères. Elle secoue le vieux tapis berbère dont Myriam refuse de se défaire, passe l’aspirateur.
Son devoir accompli, elle s’assoit sur le canapé et somnole. Elle ne sort pas de toute la semaine et reste la journée entière dans le salon, la télévision allumée. Elle ne se couche jamais dans le lit de Paul et de Myriam. Elle vit sur le canapé. Pour ne rien dépenser, elle mange ce qu’elle trouve dans le frigidaire et entame un peu les réserves du cellier, dont Myriam n’a sans doute aucune idée.
Les émissions de cuisine succèdent aux informations, aux jeux, aux émissions de télé-réalité, à un talk-show qui la fait rire. Elle s’endort devant Enquêtes criminelles . Un soir, elle suit l’affaire d’un homme retrouvé mort dans son pavillon, à la sortie d’une petite ville de montagne. Les volets étaient fermés depuis des mois, la boîte aux lettres débordait et, pourtant, personne ne s’est demandé ce qu’était devenu le propriétaire de ce logement. Ce n’est qu’à l’occasion d’une évacuation du quartier que les pompiers ont fini par ouvrir la porte et découvrir le cadavre. Le corps était quasiment momifié, à cause de la fraîcheur de la pièce et de l’atmosphère confinée. À plusieurs reprises, la voix off insiste sur le fait que la date du décès n’a pu être établie que grâce aux yaourts se trouvant dans le frigidaire et dont la date de péremption remontait à plusieurs mois.
Un après-midi, Louise se réveille en sursaut. Elle a dormi de ce sommeil si lourd qu’on en sort triste, désorienté, le ventre plein de larmes. Un sommeil si profond, si noir, qu’on s’est vu mourir, qu’on est trempé d’une sueur glacée, paradoxalement épuisé. Elle s’agite, se redresse, se frappe le visage. Elle a si mal à la tête qu’elle peine à ouvrir les yeux. On pourrait presque entendre le bruit de son cœur qui cogne. Elle cherche ses chaussures. Elle glisse sur le parquet, pleure de rage. Elle est en retard. Les enfants vont l’attendre, l’école va appeler, le jardin d’enfants va prévenir Myriam de son absence. Comment a-t-elle pu s’endormir ? Comment a-t-elle pu être aussi imprévoyante ? Il faut qu’elle sorte, qu’elle coure mais elle ne trouve pas les clés de l’appartement. Elle cherche partout, finit par les apercevoir sur la cheminée. Déjà, elle est dans l’escalier, la porte de l’immeuble claque derrière elle. Dehors, elle a l’impression que tout le monde la regarde et elle dévale la rue, essoufflée, comme folle. Elle pose sa main sur son ventre, un point de côté lui fait affreusement mal mais elle ne ralentit pas.
Il n’y a personne pour faire traverser la rue. D’habitude, il y a toujours quelqu’un, en gilet fluorescent, une petite pancarte à la main. Soit ce jeune homme édenté qu’elle soupçonne de sortir de prison, soit cette grande femme noire qui connaît les prénoms des enfants. Personne non plus devant l’école. Louise est seule, comme une idiote. Un goût aigre lui pique la langue, elle a envie de vomir. Les enfants ne sont pas là. Elle marche la tête basse à présent, en larmes. Les enfants sont en vacances. Elle est seule, elle a oublié. Elle se tape le front, paniquée.
Wafa l’appelle plusieurs fois par jour, « juste comme ça, pour discuter ». Un soir, elle propose de passer chez Louise. Ses patrons aussi sont partis en vacances et pour une fois, elle est libre de faire ce qu’elle veut. Louise se demande ce que Wafa lui trouve. Elle a du mal à croire qu’on puisse chercher sa compagnie avec tant d’ardeur. Mais son cauchemar de la veille la hante encore et elle accepte.
Elle donne rendez-vous à son amie en bas de l’immeuble des Massé. Dans le hall, Wafa parle fort de la surprise qu’elle cache là, dans ce grand sac en plastique tressé. Louise lui fait signe de se taire. Elle a peur qu’on les entende. Solennelle, elle gravit les étages et ouvre la porte de l’appartement. Le salon lui paraît triste à mourir et elle appuie ses paumes sur ses yeux. Elle a envie de rebrousser chemin, de pousser Wafa dans l’escalier, de revenir à la télévision qui crache sa rassurante pâtée d’images. Mais Wafa a posé son sac en plastique sur le plan de travail de la cuisine et elle en sort des sachets d’épices, un poulet et une de ses boîtes en verre dans lesquelles elle cache ses gâteaux au miel. « Je vais cuisiner pour toi, tu veux ? »
Pour la première fois de sa vie, Louise s’assoit sur le canapé et regarde quelqu’un cuisiner pour elle. Même enfant, elle ne se souvient pas d’avoir vu quelqu’un faire ça, juste pour elle, juste pour lui faire plaisir. Petite, elle mangeait le reste des plats des autres. On lui servait une soupe tiède le matin, une soupe réchauffée jour après jour, jusqu’à la dernière goutte. Elle devait la manger en entier malgré la graisse figée sur les bords de l’assiette, malgré ce goût de tomates sures, d’os rongé.
Wafa leur sert une vodka dans laquelle elle verse du jus de pomme glacé. « L’alcool, j’aime ça quand c’est sucré », dit-elle en faisant claquer son verre contre celui de Louise. Wafa est restée debout. Elle soulève les bibelots, regarde les rayons de la bibliothèque. Une photographie attire son attention.
« C’est toi là ? Tu es belle dans cette robe orange. » Sur le cliché, Louise, les cheveux lâchés, sourit. Elle est assise sur un muret et elle tient un enfant dans chaque bras. Myriam a insisté pour mettre cette photographie dans le salon, sur une des étagères. « Vous faites partie de la famille », a-t-elle dit à la nounou.
Louise se souvient très bien du moment où Paul a pris cette photo. Myriam était entrée dans une boutique de céramiques et elle avait du mal à se décider. Dans l’étroite rue commerçante, Louise gardait les enfants. Mila s’était mise debout sur le muret. Elle essayait d’attraper un chat gris. C’est à ce moment-là que Paul a dit : « Louise, les enfants, regardez-moi. La lumière est très belle. » Mila s’est assise contre Louise et Paul a crié : « Maintenant, souriez ! »
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