Le jardinier émit un gémissement de commisération :
— Monseigneur ! Oh ! monseigneur…
Puis, tout de go, évoquant le geste de Dmitri Joulaf, il s’écria :
— Ah ! le salaud ! Le sacré salaud !
Il se mit à sangloter, son front aux mèches blanches appuyé contre la grille et Édouard dut le réconforter :
— Allons, allons, pas de panique, Walter, je m’en remettrai ! Prêtez-moi votre bras pour aller jusqu’au perron.
Ils clopinèrent en direction du château. Le prince avançait tout de travers à cause de son épaule rafistolée qui le déséquilibrait, tenait sa main droite appuyée contre sa poitrine pour la comprimer. Le plus pénible fut de gravir les marches. Il dut marquer deux pauses avant d’en venir à bout. Walter ne parlait pas, ayant fort à faire pour le soutenir en le tenant par la taille. Il ouvrit la porte et la poussa.
— Attendez-vous à du changement, monseigneur, murmura-t-il.
Le prince pénétra dans le hall et ses pas furent réverbérés par le vide. L’immense entrée ne comportait plus un meuble, plus le moindre tableau. On lisait l’emplacement qu’occupaient naguère les uns et les autres sur les murs ou les tapisseries, les tapis envolés avaient eux aussi laissé leur empreinte sur le marbre du dallage.
Édouard comprit alors ce qu’entendait le duc Groloff quand il lui disait « qu’une surprise l’attendait au château ».
Toujours soutenu par Walter, il gagna le grand salon.
Walter frappa. La voix menue de Gertrude lui dit d’entrer. Comme les deux hommes ne pouvaient pénétrer de front par l’ouverture d’un seul battant, le domestique s’effaça pour laisser entrer le prince. Édouard s’y attendait mais il eut un choc devant cette immensité désertique. Dans la vaste pièce de quelque cent cinquante mètres carrés ne subsistaient que les très vieilles tentures des fenêtres, un fauteuil, une chaise de jardin et une caisse vide renversée, plus deux grandes photographies sur le linteau de la cheminée ; l’une représentait Otton et l’autre Sigismond.
La princesse Gertrude occupait le fauteuil, Margaret la chaise pliante. Elle faisait la lecture à sa maîtresse ; une théière et une tasse étaient posées sur la caisse servant de table.
En reconnaissant son petit-fils, Gertrude bondit de son fauteuil pour aller l’accueillir.
— Cachottier ! Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
— Pour te surprendre, pardi !
La vieille femme l’étreignait et frottait sa joue contre sa poitrine.
— Mon Dieu, te voilà ! Et moi qui ne t’ai pas prévenu du changement.
— Le mot est faible, soupira Édouard. Ces charognards t’ont tout pris !
— Ils ont laissé nos lits et nos effets, plus un fauteuil, par considération pour mon âge ; c’est somme toute assez gentil pour des huissiers.
Elle ironisait sans aigreur, acceptant sa ruine avec sa dignité immuable que rien ne pouvait fléchir.
Il alla jusqu’à Margaret qu’il embrassa sur le front.
— Je suis heureux de vous retrouver, mon chou.
Elle rougit, se leva et resta plantée devant lui telle une petite fille primée sur une estrade.
— J’ai d’autres nouvelles à t’apprendre, mon cher garçon, claironna la princesse : le duc et la duchesse sont partis ; comme toujours les rats, quand le navire coule. La sommelière de Groloff possède un bien de famille au bord du lac de Thun, c’est là que mon ex-chambellan va aller écrire ses mémoires. Comme je n’ai plus les moyens de payer Walter et Lola je leur ai conseillé d’en faire autant et ils nous quitteront dans quelques jours pour je ne sais quel village italien. Ma chère Margaret, à l’attachement indéfectible, restera donc seule avec nous. Elle veut bien assumer la cuisine et j’engagerai une femme de ménage pour venir faire les lits et passer l’aspirateur dans notre caserne vide. Mais tu parais exténué, mon cher, cher enfant. Margaret va t’aider à te mettre au lit. Pourras-tu grimper l’escalier ou veux-tu que je demande aux Volante d’installer ta couche dans ce salon ou dans la bibliothèque ? Je dois t’avertir qu’on nous a également pris les livres.
— Je peux monter, sois tranquille, mémé.
— Tant mieux. Walter te confectionnera un semblant de mobilier avec les planches de la remise, comme il a fait pour nous. C’est un homme avisé, il me manquera, lui !
Édouard caressa sa barbe profuse.
— Mémé, déclara-t-il, je ne vous laisserai jamais tomber toutes les deux.
Il étendit la main du serment pour ajouter :
— Parole de prince !
* * *
On leur coupa le téléphone deux jours plus tard, mais dans l’intervalle, Édouard avait pu joindre Banane au garage :
— Dis donc, fiston, nous sommes à la tête de combien de bagnoles actuellement ?
L’Arabe fit un rapide calcul.
— Y en avait onze, dit-il, moins une que tu as, une qui est sous séquestre et deux que les salauds de Marie-Charlotte ont nazées complet, reste sept. Pourquoi ?
Le prince prit sa décision :
— Voilà ce que tu vas faire, p’tit beur : tu vas vendre d’urgence les quatre moins bien. Quand je te dis de vendre, il s’agit en réalité de bazarder ; pas question de mettre des annonces ou de contacter nos clients séparément. Va trouver Hippolyte Müller, à Gouvion-Saint-Cyr, c’est un pote à moi et il te connaît de vue, tu lui dis que j’ai un urgentissime besoin de fraîche et que je vends quatre de mes merveilles, qu’il te fasse un blaud. J’espère qu’il ne te truandera pas trop. Je veux du liquide. Quand tu auras la somme, demande à deux potes de ton équipe de foot de t’accompagner ici pendant le week-end. Vous m’amenez les trois tractions et le fric des autres. Y aura un bon gueuleton à la clé et un petit bouquet pour dédommager tes copains. Vous rentrerez en T.G.V. C’est réalisable ?
— O.K. ! O.K. ! Doudou ! T’as des emmerdes ?
— À peine. Ne laisse pas ta frangine seule au garage en ton absence.
— Bien sûr que non. Si Müller est trop loin du compte, je t’appelle pour te tenir au courant ?
— Inutile, son prix sera le mien. Mais je compte sur toi pour discuter le bout de gras. Si tu veux te mettre à ton compte un jour, faut que tu saches imposer ta loi, Selim. On vous a suffisamment écrémés par le passé, les ratons, c’est à vous de jouer, maintenant !
* * *
Les Volante firent leurs adieux le jour de l’interruption de la ligne par le service de la téléphonie.
Ces deux incidents firent que la maison eut alors l’air d’être totalement abandonnée. Ses trois derniers occupants ressemblèrent à des captifs, aux prisonniers d’une étrange guerre perdue.
Walter et Lola sanglotèrent beaucoup avant de s’en aller. Ils n’arrêtaient pas de baiser les mains de la princesse, celles d’Édouard et de congratuler la douce Margaret qui pleurait autant qu’eux, mais sans bruit.
La vie mit comme une housse sur la demeure évidée et, tous les appareils de télévision et de radio ayant été saisis avec le reste, ce fut le silence dans un château qui n’était même pas hanté.
La princesse Gertrude ne prenait pas garde à sa fâcheuse situation ; seule, la santé de son petit-fils lui importait. Comme il lui restait quelques billets de cent francs sur la vente (au rabais) de son diadème, elle les consacrait à acheter de la nourriture surchoix au blessé. Elle ne se sustentait que de pain trempé dans du lait et contraignait Margaret à se bourrer de pâtes et de pommes frites, ce qui lui fit rapidement prendre du poids.
Édouard passait au lit le plus clair de son temps. Il s’obligeait à un peu d’exercice pour maintenir la forme ; en réalité, les deux balles de l’illuminé l’avaient saccagé. Trop de mouvement le brisait ; parler le déchirait ; la vie ne lui était tolérable que dans la position horizontale et à condition de parvenir à se lover convenablement.
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