* * *
Au sortir de V…, la route qui va vers Saint-Theudère est rectiligne comme une allée cavalière. Sur plusieurs kilomètres, un double rideau d'arbres l'accompagne. L'été, ces arbres sont à ce point feuillus et fourchus qu'on a l'impression de passer sous une interminable tonnelle. Cet automne-là, les platanes avaient été taillés. Ils s'en allaient à la queue leu leu vers l'horizon, pareils à un lamentable cortège, en brandissant leurs poings à vif. Leurs branchages amassés à leurs pieds composaient d'énormes haies propices à l'embuscade.
Nous rentrions presque à vide, comme tous les lundis, après avoir ramené en ville les « peintres du dimanche ». Mathias conduisait en sifflotant entre ses dents ; j'étais assis à côté de lui.
— Dis donc, a-t-il fait soudain, tu n'as pas l'impression d'avoir vu des types au bout de la route ?
Je n'avais rien remarqué.
— Je suis sûr de ne pas avoir la berlue. Je t'affirme que deux ou trois bonshommes discutaient sur la droite, et juste au moment où nous avons débouché au sommet de la petite grimpette, ils se sont planqués derrière les branchages.
— Ralentis !
Nous avons avancé presque au pas. A mesure que la distance diminuait entre nous et le point désigné par Mathias, il me semblait déceler une présence nombreuse derrière les faux buissons. Peut-être s'agissait-il tout simplement d'un phénomène d'autosuggestion.
Tout à coup, Mathias a donné un coup de freins si brusque que, malgré notre allure réduite, j'ai embrassé le pare-brise.
— Eh bien, que se passe-t-il ? ai-je questionné.
Mon compagnon était tout pâle.
— Ah, les salopards, les salopards !…
— Quoi ?
— Non mais, regarde sur la route…
Je me suis penché et j'ai aperçu, semés sur l'asphalte, des petits objets métalliques, hérissés de pointes acérées.
— Ce sont des hérissons, m'a expliqué Mathias, un truc du diable qu'il n'y a pas mèche d'éviter. Ça rentre dans les pneus comme dans de la crème fouettée. Si nous étions passés dessus, nous allions comprendre…
Nous sommes descendus. J'ai ôté ma salopette et, m'en servant comme d'un balai, j'ai commencé à déblayer le terrain, aidé par mon ami et les voyageurs.
A ce moment-là, les types entrevus par Mathias sont sortis de derrière les arbres.
Ils étaient six qui se sont avancés sur nous. En tête du groupe marchait un homme presque roux, costaud et court des jambes.
— Et si nous foutions le feu à l'autobus ?a-t-il proposé d'une voix aimable, déformée par son accent polonais.
— Et si tu prenais ma main sur le groin ? a rétorqué Mathias.
Je me suis interposé.
— Allons, allons, que nous voulez-vous ?
Un autre type s'est avancé, il avait l'air gêné.
— Ça va, camarades, faites pas les marioles, quoi ! Vous savez bien qu'on est en grève.
— Je suis mon propre patron, ai-je affirmé, je n'ai pas à me manifester dans des histoires syndicales.
Il s'est alors mis à parler de solidarité. Il appartenait au type orateur. C'était le genre de bonhomme qui s'entraîne le dimanche à discourir devant son armoire à glace.
— Ça va ! ai-je déclaré lorsqu'il s'est enfin tu pour avaler sa salive. Nous attendrons la fin de la grève pour reprendre le service. Ce n'était pas la peine de remplacer le goudron de la route par des barbelés. De la discussion jaillit la lumière.
— Oui, a approuvé l'orateur, tu as raison. Alors, sans rancune.
Nous nous sommes serré le main. Lui et ses compagnons ont sorti des bicyclettes de derrière les branchages et les ont enfourchées.
— Bandes de gredins, a murmuré Mathias. Pourquoi m'as-tu empêché d'arranger le physique du Polac ?
— Ça n'est pas la peine d'envenimer les choses. Allez, en route.
C'est alors que nous nous sommes aperçus que les pneus arrière du car avaient été lacérés à coups de rasoir.
* * *
J'ai téléphoné à un garage afin qu'on vienne nous dépanner. Puis à Thiard. N'était-ce pas une ironie du sort de constater à quel point la B 2 nous manquait ? Comme nous n'avions que trois voyageurs, nous avons pu nous caser tous, tant bien que mal, dans l'automobile du docteur, et regagner cahin-caha Saint-Theudère.
J'étais anéanti. Ces deux pneus hors d'usage me navraient.
Une fois au pavillon, je me suis assis près de la cheminée. J'aurais voulu être très vieux. En regardant courir et s'exalter les flammes sur les bûches, un grand désir de renoncement m'envahissait. Hélène me contemplait en silence. Je sentais ses yeux posés sur moi, je n'avais pas besoin de les chercher. Cela ressemblait à une pression de main, chaude et douce. Mes soucis se sont calmés. Un grillon a eu l'idée baroque de chanter par là-haut, dans la cheminée. J'ai pensé à l'enfant qui allait venir. Il m'attraperait les doigts de ses mains avides et fripées.
Alors je me suis ressaisi et, le cœur en paix, j'ai écouté la girouette rouillée du pavillon aux prises avec le vent d'automne…
Maintenant que, seul dans la chambre, je peux me pencher sur cette année écoulée, je constate avec un calme désespoir que tout ce qui s'y est passé — avec quelle rapidité, grand Dieu ! — était inévitable. Les histoires d'hommes, même lorsqu'elles sont vraies, et elles le sont toujours, obéissent à des règles. Parfois ces règles paraissent logiques aux spectateurs indifférents ; cela provient de ce que les individus se haïssent sans le savoir. Lorsqu'ils ne se haïssent pas, ils s'aiment et c'est encore pire.
Oui, je m'aperçois que tout s'est déroulé logiquement. Chacun a joué le jeu, son jeu. La vie, c'est le monologue mimé d'un milliard d'individus. Le reste n'est que masturbation cérébrale et ronds de jambe.
Voici comment les choses se sont passées. Car il s'est passé quelque chose, quelque chose de terrible et de très simple. Mais quel raffinement dans cette simplicité !
Le jour qui a suivi le sabotage de nos pneus par les meneurs de grève, je suis allé à V… en automobile avec Maurois. J'avais téléphoné la mauvaise nouvelle à mon associé et j'avais été soulagé de constater que l'annonce de cet incident contrariait fort peu le maître de la Citadelle.
— Je vous prendrai à l'auberge demain. Il faut s'occuper de trouver d'autres pneus et ça ne sera pas chose facile.
A l'heure dite, nous sommes partis, j'escomptais emmener Mathias avec nous mais, au dernier moment, l'adjoint est venu le chercher pour réparer son broyeur qui s'était bloqué. Maurois et moi avons fait nos courses en parlant de l'avenir du service. Il m'a remonté le moral.
— Apprenez à récupérer, m'a-t-il dit, et vous serez toujours vainqueur. Il faut s'huiler l'âme afin que les mesquineries aient moins de prise sur vous. Soyez fort !
Soyez fort !
Maurois avait-il pressenti que j'allais, dès le soir même, avoir l'occasion de mettre en pratique cette exhortation ?
Il m'a déposé au bas du bourg, car il était pressé de rentrer chez lui, sa femme étant alitée.
J'ai donc grimpé la côte à pied. L'automne s'était un peu calmé et la journée s'achevait comme une journée de printemps. Une lune décolorée, vide et inerte comme un médaillon de verre, reposait à l'horizon sur une grève de nuages couleur de sable. La nuit allait commencer d'un instant à l'autre ; on n'attendait plus que les trois coups et déjà les grenouilles des marais accordaient leurs instruments monocordes. Les vaches meuglaient dans les étables en se laissant traire et les chiens, de retour des champs, lapaient dans les auges la nourriture dédaignée par les porcs.
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