Je redoutais vaguement que Mathias, ce gavroche exubérant, ne plaise pas à ma chère Hélène, si calme et si mesurée. J'ai eu la bonne surprise de constater que la prise de contact était excellente. Mon ami, malgré ses gamineries, était un garçon sensible et bien élevé. Il a su, d'un coup d'œil, porter sur ma compagne un jugement précis. Je m'en suis aperçu à la façon dont il s'est débarrassé de ses manières brusques et de son parler pittoresque.
— Mon vieux, m'a-t-il complimenté, tu as eu la main heureuse. Si tu crois qu'il existe quelque part dans le monde une autre femme comme celle-ci, je reprends mes valises et je pars à sa recherche.
* * *
Après avoir surveillé l'installation de Mathias à l'auberge de madame Picard, nous l'avons entraîné au pavillon.
— Mince, s'exclamait-il en traversant le parc, j'ai l'impression d'entrer dans un film. Vous savez, je suis le héros qui s'avance au-devant de l'amour sous les frondaisons vertes, nimbées de soleil…
Il a éclaté de rire.
— Je vais devenir romantique dans ce pays !… Dites, faudra-t-il que je me déguise en ménestrel pour vous rendre visite ?
Notre pavillon de chasse lui a fait pousser des cris. Il en a fait le tour lentement, en caressant le lierre du bout des doigts.
— Ça doit vous paraître idiot toutes ces simagrées, nous a-t-il dit, mais vous comprendrez quand je vous aurai dit que j'ai été élevé dans un quartier d'usines sur les murs duquel on ne voyait pas du lierre, mais des affiches. Et une plante verte sur une fenêtre donnait, seule, l'idée de la nature…
Il a trouvé notre aménagement à son goût et a fait honneur au repas. Il a essayé de déballer des souvenirs, mais j'ai changé la conversation et l'ai orienté sur l'avenir. J'ai eu un instant d'appréhension lorsque, au dessert, il s'est levé pour examiner la photographie de Petit Louis. Mon cœur battait en le voyant froncer le sourcil. Mathias a paru chercher un instant de sa vie au fond de sa mémoire, puis il a esquissé une moue d'impuissance et s'est rassis.
Hélène n'avait rien remarqué.
Le service fonctionnait admirablement. Nous gagnions de l'argent et je commençais — pour la première fois de ma vie — à faire des économies. J'attendais le printemps pour organiser des voyages collectifs. J'alléguais le retour des beaux jours, mais, en réalité, je ne voulais plus m'éloigner de Saint-Theudère avant qu'Hélène ait accouché.
Un automne maussade commençait. Les routes étaient jonchées de feuilles mortes, détrempées par des pluies fréquentes et que l'aigre vent d'octobre amassait çà et là. Nous devions prendre garde à ces monticules visqueux qui faisaient grommeler Mathias. Mon ami conduisait presque tout le temps, il aimait le volant et détestait rendre la monnaie. Nous avions fini par nous répartir d'une façon définitive la besogne, mon rôle à moi consistant à m'occuper exclusivement des questions messagerie et comptabilité.
Je me félicitais de cette collaboration. Avec Mathias aucun travail ne semblait fastidieux. Il savait donner de l'attrait aux occupations les plus dépourvues d'intérêt et rendre presque agréables les efforts manuels. Lorsque nous ne faisions pas le service, nous nous occupions au garage où les cultivateurs apportaient volontiers ce que Mathias appelait leurs « bricoles ». Nous rendions de fréquentes visites à l'auberge. Joyeux drille, franc buveur, mon compagnon possédait toujours un auditoire fervent, soucieux de ne pas rater une seule de ses bonnes histoires, de ses chansons stupides ou l'un de ses tours de cartes.
Cette fois ma situation était faite, comme le répétait Thiard. Le toubib se réjouissait de nous voir réussir et me citait en exemple aux enfants. A ses yeux, j'étais une sorte de héros du travail dans le genre de Bernard Palissy.
— Voyez-vous, me répétait-il fréquemment, dans la vie il faut s'obstiner à rester dans son coin. A première vue, ce village perdu de Saint-Theudère ne paraissait offrir aucune source d'activité à un type comme vous, mais vous y êtes demeuré malgré tout…
— Grâce à vous, doc…
— Ta ta ta, grâce à votre volonté de vaincre l'inertie des choses… Et vous avez réussi.
Son regard s'enflammait : il peignait sa barbe avec ses doigts repliés en serre de rapace et rejetait en arrière sa casquette à trappon.
— Ton docteur, me disait Mathias, je vais te faire une confidence, eh bien, c'est le bon Dieu. Peut-être qu'il le sait, peut-être aussi qu'il ne le sait pas, mais j'en suis certain. Et le jour où on mourra, qui est-ce qui nous accueillera là-haut ? Lui, et il se moquera de notre surprise !
Hélène battait des mains et riait aux larmes.
En secret, nous avons décidé de rendre à Thiard sa voiture. Mathias a révisé le moteur et nettoyé la carrosserie ; j'ai fait réchapper les pneus et j'ai vissé sur le tableau du bord la plaque d'identité du médecin qu'Hélène conservait dans sa boîte à ouvrage. Et puis, un soir, nous avons amené l'auto devant chez Thiard. Nous avons sonné et nous nous sommes cachés. Le vieillard est sorti, a regardé au-dehors en marmonnant des insultes à l'endroit d'hypothétiques garnements. Enfin, il a aperçu l'auto et s'est approché d'elle. Sur le siège avant nous avions disposé une grosse gerbe de glaïeuls rouges et une lettre dans laquelle je lui touchais deux mots de ma reconnaissance. Il a sorti ses lunettes cassées pour lire la lettre. Après quoi il l'a glissée dans sa poche et a regardé encore autour de lui, sans ôter ses lunettes. Ainsi il ressemblait à un vieux professeur sur le point de prendre sa retraite et qui cherche quelque chose de sincère et d'émouvant à dire à ses élèves. Nous ne nous sommes toujours pas montrés.
— Ta ta ta ta, a-t-il crié à la cantonade, vous voulez voir si je sais encore conduire. Eh bien, regardez !
Il a descendu la côte à toute allure ; parvenu au virage, il a même failli emboutir le mur de l'école. Nous avons juste eu le temps, avant qu'il ne disparaisse, d'apercevoir dans le crépuscule sa main flotter hors de la portière comme un mouchoir d'adieu.
— Il va se casser la figure, tant il est heureux ! s'est exclamé Mathias.
— N'ayez pas peur, a murmuré Hélène, le bonheur ne tue pas. Et le malheur non plus, du reste, a-t-elle ajouté en baissant la tête.
A quelque temps de là, les grèves ont éclaté un peu partout en France. Tous ceux qui avaient cru que les cloches de l'Armistice sonnaient le glas des misères collectives se sont alors rendu compte — avec quel serrement de cœur — qu'une autre guerre commençait : celle des partis, et que cette dernière serait sûrement plus longue que l'autre. Le jour où a été décidée la grève des transports, Mathias s'est regimbé.
— Non, mais sans blague ! Alors on s'est bagarré pour en arriver là ? Tu décides d'arrêter le service, toi ?
— Je ne l'interromprai que si Maurois nous en donne l'ordre formel. Je suis venu ici pour y chercher la vérité, ma liberté, et pour gagner si possible l'une et l'autre. Eh bien, c'était possible, Mathias, et je l'ai fait. Alors, j'irai jusqu'au bout maintenant, parce que je ne peux plus agir autrement.
Il m'a expédié son coude dans l'estomac en manière d'approbation.
* * *
Et, en effet, le service s'est poursuivi. Comme nous empruntions une route peu fréquentée, nous n'avions qu'une chance assez faible d'être arrêtés. D'autant que, d'accord avec nos voyageurs, nous évitions le centre de la ville et reportions notre point terminus dans un quartier paisible, éloigné des fabriques et de la gare. Pendant près d'une semaine, tout s'est bien passé ; Mathias et moi avions l'impression de vivre dans un monde à part. Et puis, un lundi matin, les choses se sont gâtées.
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