Ce bâtiment appartenait à madame Picard ; il était situé tout en haut du bourg et flanquait une ferme croulante qu'elle avait héritée depuis longtemps et qui commençait à se répandre dans les orties.
L'excellente femme nous avait loué cette partie de la masure pour une bouchée de pain et mon seul souci, pendant quinze jours, avait été de la consolider suffisamment pour qu'elle ne s'écroulât pas sur notre car. Je m'étais donc transformé en maçon et j'avais, avec l'aide du charpentier et du Yougo, étayé les murs au moyen d'énormes madriers, vidé le hangar du foin moisi qu'il abritait encore, changé une partie des tuiles, installé l'électricité et réparé le portail branlant.
Lorsque la construction a été susceptible d'accueillir le car, j'ai fauché les hautes herbes qui l'entouraient et, à la pioche, j'ai tracé un sentier sur les vingt mètres la séparant du chemin.
Après quoi, les paysans m'ont vu accomplir très souvent avec la B 2 l'aller-retour Saint-Theudère-La Citadelle, car je m'étais promis d'arranger dans le fond du nouveau garage un petit atelier de réparation où je pourrais non seulement entretenir notre véhicule, mais aussi continuer à m'occuper — à temps perdu — des engins agricoles du pays.
Depuis notre accident, Maurois avait renoncé à poursuivre son entreprise de transport ; il m'avait donc abandonné tous les outils se trouvant à la Citadelle et c'est pourquoi je revenais de chez lui, deux fois par jour, au volant de la vieille guimbarde de Thiard, pleine comme une tortue, rapportant avec une joie d'avare un poste de soudure autogène, un étau, une enclume et jusqu'à un établi de fer que nous avions arrimé tant bien que mal sur le toit de l'auto, ce qui donnait à la voiture l'aspect bizarre d'un char d'assaut de 1914.
Enfin tout a été prêt et, un dimanche, j'ai ramené le car de V…
Ç'a été une minute historique pour le village. Je suis arrivé sur la place juste au moment où les gens sortaient de la messe.
Nous étions à la fin septembre et il faisait beau. Le soleil avait cette couleur dorée, pulpeuse et douce qu'il revêt à la fin des beaux étés. Il éclatait dans les vitres du car comme un fruit trop mûr ; il se frottait à la carrosserie rouge, glissait un rayon câlin le long des appliques d'acier chromé, et tirait des pneus une entêtante odeur de caoutchouc neuf. Le maire était là, dans l'auto de Maurois qui avait profité de la circonstance pour faire sa première sortie. Thiard était là. Hélène était là, le regard brillant, immobile. Avec sa taille lourde, elle semblait reposer sur sa grossesse comme sur un socle.
Elle tenait un bouquet de soucis jaunes et rouges à la main.
Les gamins ont couru à ma rencontre en piaillant. Ils ont sauté sur les marchepieds. Je me suis arrêté sur la place grouillante de bambins.
Le car ressemblait à une truie lorsqu'elle est assaillie par ses petits qui veulent téter. Les notables sont montés et ont essayé les banquettes avec des fesses extasiées. Le garde-champêtre a donné des coups de canne aux enfants. Les hommes ont touché les pneus de la pointe de leurs souliers, ou bien ils ont posé leurs grosses mains sur le capot, comme sur une poitrine, avec l'air de guetter des pulsations.
Quelqu'un m'a tendu une coupe de mousseux et, au goût, j'ai reconnu le vin pétillant de Maurois, clos de la Citadelle… année du Maréchal… Je me suis mis à rire et mon regard a croisé celui du viticulteur.
Il a cligné de l'œil. Hélène a attaché son bouquet de soucis après le bouchon du radiateur.
Je voulais aller l'embrasser, mais le maire a prononcé un discours — le même qu'il récitait depuis vingt ans devant le monument aux morts pour le 11 novembre, et dans la salle des fêtes à l'occasion du 14 Juillet.
Jusqu'ici, j'ignorais ce qu'était le sentiment de la propriété. Je dois avouer que j'avais toujours considéré cette joie suprême comme un vice dégradant. Je n'en pouvais comprendre les subtiles satisfactions, n'ayant jamais rien possédé qui soit de valeur.
Grâce à ce car que je conduisais quatre fois par semaine à V…, je jouissais d'un bonheur matériel, lequel me paraissait, chose curieuse, moins précaire que le bonheur spirituel.
* * *
Avant d'accomplir mon premier voyage, j'avais reçu de Maurois une superbe sacoche de cuir neuf à fermoir de cuivre, à l'intérieur de laquelle le viticulteur avait symboliquement placé une pièce de un franc. En partant, le matin, je me l'étais mise en bandoulière.
Je me sentais ému et gauche. Mais, lorsque avec mon car j'ai débouché sur la place, j'ai tout de suite vu que les paysans l'étaient bien plus que moi.
Il y avait foule, chacun ayant eu à cœur d'étrenner le service. En un clin d'œil le véhicule a été plein. Cinquante personnes pour le moins le prenaient d'assaut, s'y ruaient, panier au bras, l'escaladaient silencieusement. Il s'est produit un grouillement, une bousculade, un fourmillement. Un instant, le car a ressemblé à une monstrueuse charogne couverte de vermine.
J'essayais d'ordonner ce tumulte, d'endiguer ce flot noir qui bouillonnait à l'entrée du véhicule, mais je devais m'occuper des bagages, entasser les corbeilles, les valises déglinguées, les panières, les cageots dans la remorque ; c'est alors que j'ai repensé à Mathias.
Oui, il me fallait un auxiliaire…
Je ne pouvais — si le public se révélait toujours aussi nombreux — m'occuper tout à la fois de la manipulation, de la conduite, de l'encaissement… Or, nombreux il le fut, le public.
A chaque départ, la même ruée s'est produite.
On aurait dit que ces braves gens, trop longtemps contenus dans leur pays par le manque de communications, ne se lasseraient jamais d'escalader le marchepied de l'autobus. Ils étaient tous très fiers de leur car.
Nous allions à V… le lundi matin, le jeudi matin (pour le marché aux légumes), le jeudi après-midi (pour le marché aux chiffons) et enfin le samedi tantôt.
Cet horaire était assez judicieux car il permettait de véhiculer les touristes en fin de semaine.
Petit à petit, les enfants du pays « expatriés » à la ville sont revenus passer les week-ends au village natal, puis ils ont amené des amis et l'on a vu bientôt, le dimanche, une foule de citadins en train de photographier l'église ou le château.
Ce que j'avais prévu se réalisait. Thiard n'en revenait pas et Maurois exultait.
C'est alors que j'ai parlé à ce dernier de Mathias. Je lui ai fait valoir mes raisons de m'adjoindre un employé ; il s'est immédiatement rangé à mon point de vue.
J'ai retrouvé Mathias à V…, un lundi matin. Il descendait les escaliers de la gare en balançant à chaque bras une énorme valise avec des gestes de pantin désarticulé.
— Hello ! a-t-il hurlé en m'apercevant. Zut, alors, pourquoi que tu t'es déguisé en chaisière ?
J'ai tapoté ma sacoche ventrue.
— Pour t'offrir à boire, idiot.
Nous nous sommes embrassés. Il regardait autour de lui en reniflant. Il paraissait ne pas sentir le poids de ses valises. Sans que je l'invite à le faire, il s'est approché des cars alignés à gauche de la gare.
— Lequel c'est, ton toboggan ?
J'ai fait un geste. Il a eu un large sourire extasié.
— Eh ben, mon salaud ! Tu ne te mouches pas du coude, dis-donc. Tu parles d'un petit bijou. Bien trop beau pour les petzous ; on doit avoir envie de ne charrier que des premiers communiants ou des rosières là-dedans !
Il s'est installé au volant pendant que je hissais ses bagages dans la remorque.
— Alors, lui ai-je demandé, ça te va toujours, l'idée de travailler avec moi ?
— Tu parles… vivre dans un bled, sans souci, avec un chic copain. Faire la belote, pêcher la truite, boire un bon coup… et s'occuper d'un bath petit carrosse comme ça… Y en a qui se feraient naturaliser « chleu » pour connaître ce bonheur-là…
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