Lorsque je m’étais réveillé le lendemain, Papa n’était plus sur la chaise, dans le cendrier il y avait encore la braise de son tabac parfumé, et dans l’air la fumée de sa pipe, en nuage, en train de se dissiper. Sur la terrasse, j’avais trouvé l’Ordure les yeux dans le vague et son cigare enfin allumé. Il m’avait expliqué que Papa était parti retrouver Maman, qu’il s’était enfoncé dans les bois, juste avant que je me lève pour ne pas que je le voie. Le sénateur m’avait dit qu’il ne reviendrait pas, qu’il ne reviendrait jamais, mais ça je le savais déjà, la chaise vide me l’avait déjà dit. J’avais mieux compris pourquoi il était heureux et concentré, il était en train de préparer son départ pour rejoindre Maman pour un long voyage. Je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir, cette folie lui appartenait aussi, elle ne pouvait exister que s’ils étaient deux pour la porter. Et moi, j’allais devoir apprendre à vivre sans eux. J’allais pouvoir répondre à une question que je me posais tout le temps. Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ?
Sur son bureau, Papa avait laissé tous ses carnets. Dedans, il y avait toute notre vie comme dans un roman. C’était vraiment extraordinaire, il avait écrit tous nos moments, les bons et les mauvais, les danses, les mensonges, les rires, les pleurs, les voyages, les impôts, l’Ordure, Mademoiselle et le cavalier prussien, Bulle d’air et Sven, l’enlèvement et la cavale, il ne manquait rien à l’appel. Il avait décrit les tenues de Maman, ses danses folles et sa passion pour l’alcool, ses énervements et son beau sourire, ses joues pleines, ses longs cils qui battaient autour de ses yeux ivres de joie. En lisant son livre, j’avais eu l’impression de tout revivre une seconde fois.
J’avais appelé son roman « En attendant Bojangles », parce qu’on l’attendait tout le temps, et je l’avais envoyé à un éditeur. Il m’avait répondu que c’était drôle et bien écrit, que ça n’avait ni queue, ni tête, et que c’était pour ça qu’il voulait l’éditer. Alors, le livre de mon père, avec ses mensonges à l’endroit à l’envers, avait rempli toutes les librairies de la terre entière. Les gens lisaient Bojangles sur la plage, dans leur lit, au bureau, dans le métro, tournaient les pages en sifflotant, ils le posaient sur leur table de nuit, ils dansaient et riaient avec nous, pleuraient avec Maman, mentaient avec Papa et moi, comme si mes parents étaient toujours vivants, c’était vraiment n’importe quoi, parce que la vie c’est souvent comme ça, et c’est très bien ainsi.
— Regardez cette chapelle, Georges, elle est remplie de gens qui prient pour nous ! s’était-elle exclamée dans l’édifice vide.
Puis, en sautillant dans la nef centrale, elle avait noué son châle autour de son cou pour le transformer en traîne de mariée. Au fond, le grand vitrail multicolore, transpercé par le soleil levant, diffusait une lumière mystique au cœur de laquelle tournoyait la poussière dans une valse intemporelle, un tourbillon qui planait juste au-dessus de l’autel.
— Je jure devant Dieu tout-puissant que toutes les personnes que je suis vous aimeront éternellement ! avait-elle psalmodié, mon menton entre ses mains, pour mieux hypnotiser, de son regard céladon, mes yeux ensorcelés.
— Je promets devant le Saint-Esprit d’aimer et de chérir toutes celles que vous serez, jour et nuit, de vous accompagner toute votre vie et de vous accompagner partout où vous irez, avais-je répondu en appliquant mes mains sur ses joues rebondies, gonflées par un sourire débordant d’abandon.
— Vous jurez devant tous les anges que vous me suivrez partout, vraiment partout ?
— Oui, partout, vraiment partout !