Toujours est-il que j'adorai la phrase de ma supérieure: «Si vous avez des motifs de vous plaindre…» Ce que j'aimais le plus dans cet énoncé, c'était le «si»: il était envisageable que je n'aie pas de motif de plainte.
La hiérarchie autorisait deux autres personnes à me tirer de là: monsieur Omochi et monsieur Saito.
Il allait de soi que le vice-président ne s'inquiétait pas de mon sort. Il fut au contraire le plus enthousiaste quant à ma nomination. Lorsqu'il me croisait aux chiottes, il me lançait, jovial:
– C'est bien, hein, d'avoir un poste?
Il le disait sans aucune ironie. Sans doute pensait-il que j'allais trouver en cette tâche le nécessaire épanouissement dont seul le travail pouvait être à l'origine. Qu'un être aussi inapte que moi ait enfin une place dans la société constituait à ses yeux un événement positif. Par ailleurs, il devait être soulagé de ne plus me payer à ne rien faire. Si quelqu'un lui avait signifié que cette affectation m'humiliait, il se serait exclamé:
– Et puis quoi encore? C'est en dessous de sa dignité? Elle peut déjà s'estimer heureuse de travailler pour nous.
Le cas de monsieur Saito était très différent. Il semblait profondément ennuyé de cette histoire. J'avais pu m'apercevoir qu'il crevait de peur devant Fubuki: elle dégageait quarante fois plus de force et d'autorité que lui. Pour rien au monde il n'eût osé intervenir.
Quand il me croisait aux toilettes, un rictus nerveux s'emparait de sa figure malingre. Ma supérieure avait eu raison lorsqu'elle m'avait parlé de l'humanité de monsieur Saito. Il était bon mais pusillanime.
Le cas le plus gênant fut ma rencontre en ces lieux avec l'excellent monsieur Tenshi. Il entra et me vit: il changea de figure. La première surprise passée, il devint orange. Il murmura:
– Amélie-san…
Il s'arrêta là, comprenant qu'il n'y avait rien à dire. Il eut alors une attitude étonnante: il sortit aussitôt, sans avoir effectué aucune des fonctions prévues pour cet endroit.
Je ne sus pas si son besoin avait disparu ou s'il était allé aux toilettes d'un autre étage. Il m'apparut qu'une fois encore monsieur Tenshi avait trouvé la solution la plus noble: sa manière à lui de manifester sa désapprobation quant à mon sort était de boycotter les commodités du quarante-quatrième étage. Car je ne l'y revis plus jamais et si angélique fût-il, il ne devait pas être un pur esprit.
Je compris très vite qu'il avait prêché la bonne parole autour de lui; bientôt, aucun membre de la section produits laitiers ne fréquenta plus mon antre. Et peu à peu je constatai une désaffection croissante des toilettes masculines, même de la part des autres secteurs.
Je bénis monsieur Tenshi. De plus, ce boycott constituait une véritable vengeance vis-à-vis de Yumimoto: les employés qui choisissaient d'aller plutôt au quarante-troisième étage perdaient, à attendre l'ascenseur, un temps qu'ils eussent pu mettre au service de la compagnie. Au Japon, cela s'appelle du sabotage: l'un des plus graves crimes nippons, si odieux qu'on utilise le mot français, car il faut être étranger pour imaginer pareille bassesse.
Cette solidarité émut mon cœur et enchanta ma passion philologique: si l'origine du mot «boycott» est un propriétaire irlandais du nom de Boycott, on peut néanmoins supposer que l'étymologie de son patronyme comporte une allusion à un garçon. Et de fait, le blocus de mon ministère fut exclusivement masculin.
Il n'y' eut pas de girlcott. A l'opposé, Fubuki semblait plus enragée que jamais de se rendre aux commodités. Elle entreprit même d'aller s'y brosser les dents deux fois par jour: on n'imagine pas les conséquences bénéfiques de sa haine sur son hygiène bucco-dentaire. Elle m'en voulait tant de ne pas avoir démissionné que tous les prétextes lui étaient bons pour venir me narguer.
Ce comportement m'amusait. Fubuki croyait me déranger alors qu'au contraire j'étais ravie d'avoir de si nombreuses occasions d'admirer sa beauté orageuse en ce gynécée qui nous était particulier. Aucun boudoir ne fut aussi intime que les toilettes pour dames du quarante-quatrième étage: quand la porte s’ouvrait, je savais pertinemment qu'il s'agissait de ma supérieure, puisque les trois autres femmes travaillaient au quarante-troisième. C'était donc un lieu clos, racinien, où deux tragédiennes se retrouvaient plusieurs fois par jour pour écrire le nouvel épisode d'une rixe enragée de passion.
Peu à peu, la désaffection des toilettes pour messieurs du quarante-quatrième devint un peu trop flagrante. Je n'y voyais plus guère que deux ou trois ahuris ou encore le vice-président. J'imagine que c'est ce dernier qui s'en offusqua et avertit les autorités.
Ce dut être un réel problème tactique pour eux: si dirigistes fussent-ils, les puissants de la compagnie ne pouvaient quand même pas ordonner à des cadres d'aller effectuer leurs besoins à leur étage et non à celui du dessous. Par ailleurs, ils ne pouvaient tolérer cet acte de sabotage. Par conséquent, il fallait réagir. Comment?
Bien entendu, la responsabilité de cette infamie retomba sur moi. Fubuki entra dans le gynécée et me dit d'un air terrible:
– Cela ne peut pas continuer. Une tois de plus, vous incommodez votre entourage.
– Qu'ai-je encore fait?
– Vous le savez bien.
– Je vous jure que non.
– Vous n'avez pas remarqué que les messieurs n'osent plus fréquenter les toilettes du quarante-quatrième étage? Ils perdent du temps à aller à celles des autres degrés. Votre présence les gêne.
– Je comprends. Mais ce n'est pas moi qui ai choisi d'être là. Vous ne l'ignorez pas.
– Insolente! Si vous étiez capable de vous conduire avec dignité, ces choses-là ne se produiraient pas.
Je fronçai les sourcils:
– Je ne vois pas ce que ma dignité vient faire là-dedans.
– Si vous regardez les hommes qui vont au lavabo de la même façon que vous me regardez moi, leur attitudè est facile à expliquer.
J'éclatai de rire:
– Rassurez-vous, je ne les regarde pas du tout.
– Pourquoi sont-ils incommodés, en ce cas?
– C'est normal. La simple présence d'un être du sexe opposé a de quoi les intimider.
– Et pourquoi n'en tirez-vous pas les leçons qui s'imposent?
– Quelles leçons voulez-vous que j'en tire?
– De ne plus y être présente!
Mon visage s'éclaira:
– Je suis relevée de mes fonctions aux toilettes pour messieurs? Oh, merci!
– Je n'ai pas dit ça!
– Alors je ne comprends pas.
– Eh bien, dès qu'un homme entre, vous sortez. Et vous attendez qu'il soit parti pour revenir.
– D'accord. Mais quand je suis dans les toilettes pour dames, je ne peux pas savoir s'il y a quelqu'un chez les messieurs. A moins que…
– Quoi?
Je pris mon expression la plus stupide et béate.
– J'ai une idée! Il suffit d'installer une caméra dans les commodités masculines, avec écran de surveillance chez les dames. Comme ça, je saurai toujours quand je pourrai y aller!
Fubuki me regarda avec consternation.
– Une caméra dans les toilettes des hommes? Vous arrive-t-il de réfléchir avant de parler?
– Du moment que les messieurs ne le savent pas! continuai-je ingénument.
– Taisez-vous! Vous êtes une imbécile!
– C'est à espérer. Imaginez que vous ayez donné ce poste à quelqu'un d'intelligent!
– De quel droit me répondez-vous?
– Qu'est-ce que je risque? Il vous est impossible de m'affecter à un emploi inférieur.
Là, j'étais allée trop loin. Je crus que ma supérieure avait un infarctus. Elle me poignarda du regard.
– Attention! Vous ne savez pas ce qui pourrait vous arriver.
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