— C’est un espèce d’infarctus ? je demande.
— Oui, me dit Chabrot, c’est un infarctus.
Un silence.
— Merci, me dit-il.
— Pas de quoi, je lui réponds, et je ferme ma porte.
La vie
De tous
Ce service militaire
Je suis très fière de cette pensée profonde. C’est Colombe qui m’a permis de l’avoir. Elle aura donc eu au moins une fois une utilité dans ma vie. Je n’aurais pas cru pouvoir dire ça avant de mourir.
Depuis le début, Colombe et moi, c’est la guerre parce aue, pour Colombe, la vie, c’est une bataille permanente où il faut vaincre en détruisant l’autre. Elle ne peut pas se sentir en sécurité si elle n’a pas écrasé l’adversaire et réduit son territoire à la portion congrue. Un monde dans lequel il y a de la place pour les autres est un monde dangereux selon ses critères de guerrière à la noix. En même temps, elle a juste besoin d’eux pour une petite tâche essentielle : il faut bien que quelqu’un reconnaisse sa force. Donc non seulement elle passe son temps à tenter de m’écraser par tous les moyens possibles, mais en plus, elle voudrait que je lui dise, l’épée sous le menton, qu’elle est la meilleure et que je l’aime. Ça donne des journées qui me rendent folle. Cerise sur le gâteau, pour une obscure raison, Colombe, qui n’a pas une once de discernement, a compris que ce que je redoute le plus, dans la vie, c’est le bruit. Je pense que c’est une découverte qu’elle a faite par hasard. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit spontanément que quelqu’un puisse avoir besoin de silence. Que le silence serve à aller à l’ intérieur , qu’il soit nécessaire pour ceux qui ne sont pas intéressés que par la vie au-dehors, je ne crois pas qu’elle puisse le comprendre parce que son intérieur à elle est aussi chaotique et bruyant que l’extérieur de la rue. Mais en tout cas, elle a compris que j’avais besoin de silence et, par malheur, ma chambre est à côté de la sienne. Alors, à longueur de journée, elle fait du bruit. Elle hurle au téléphone, elle met de la musique très fort (et ça, ça me tue réellement), elle claque les portes, elle commente à voix haute tout ce qu’elle fait, y compris des choses passionnantes comme se brosser les cheveux ou chercher un crayon dans un tiroir. Bref, comme elle ne peut rien envahir d’autre parce que je lui suis humainement totalement inaccessible, elle envahit mon espace sonore et elle me pourrit la vie du matin jusqu’au soir. Remarquez qu’il faut avoir une conception du territoire très pauvre pour en arriver là ; moi, je me fiche de l’endroit où je suis, pourvu que j’aie le loisir d’aller sans encombre dans ma tête. Mais Colombe, elle, ne se contente pas d’ignorer le fait ; elle le transforme en philosophie : « Mon emmerdeuse de sœur est une petite personne intolérante et neurasthénique qui déteste les autres et qui préférerait habiter dans un cimetière où tout le monde est mort — tandis que moi, je suis une nature ouverte, joyeuse et pleine de vie. » S’il y a bien une chose que je déteste, c’est quand les gens transforment leurs impuissances ou leurs aliénations en credo. Avec Colombe, je suis vernie.
Mais Colombe, depuis quelques mois, ne se contente pas d’être la sœur la plus épouvantable de l’univers. Elle a aussi le mauvais goût d’avoir des comportements inquiétants. Je n’ai vraiment pas besoin de ça : une purge agressive pour sœur et, en plus, le spectacle de ses petites misères. Depuis quelques mois, Colombe est obsédée par deux choses : l’ordre et la propreté. Conséquence bien agréable : du zombie que j’étais, je deviens une malpropre ; elle passe son temps à me crier dessus parce que j’ai laissé des miettes dans la cuisine ou parce que, dans la douche ce matin, il y avait un cheveu. Cela dit, elle ne s’en prend pas qu’à moi. Tout le monde est harcelé du matin au soir parce qu’il y a du désordre et des miettes. Sa chambre, qui était un souk pas possible, est devenu clinique : tout au carré, pas un grain de poussière, les objets avec une place bien définie et malheur à Mme Grémond si elle ne les remet pas exactement pareil une fois qu’elle a fait le ménage. On dirait un hôpital. À la limite, ça ne me dérangerait pas que Colombe soit devenue si maniaque. Mais ce que je ne supporte pas, c’est qu’elle continue à jouer à la fille cool. Il y a un problème mais tout le monde fait semblant de ne pas le voir et Colombe continue de se prétendre la seule de nous deux à prendre la vie « en épicurienne ». Je vous garantis pourtant qu’il n’y a rien d’épicurien à prendre trois douches par jour et à crier comme une démente parce qu’une lampe de chevet a bougé de trois centimètres.
Quel est le problème de Colombe ? Ça, je n’en sais rien. Peut-être qu’à force de vouloir écraser tout le monde, elle s’est transformée en soldat, au sens propre du terme. Alors, elle fait tout au carré, elle astique, elle nettoie, comme à l’armée. Le soldat est obsédé par l’ordre et la propreté, c’est connu. Il faut ça pour lutter contre le désordre de la bataille, la saleté de la guerre et tous ces bouts d’hommes qu’elle laisse derrière elle. Mais je me demande en fait si Colombe n’est pas un cas exacerbé qui révèle la norme. Est-ce que nous n’abordons pas tous la vie comme on fait son service militaire ? En faisant ce qu’on peut en attendant la quille ou le combat ? Certains récurent la chambrée, d’autres tirent au flanc, passent le temps en jouant aux cartes, trafiquent, intriguent. Les officiers commandent, les bidasses obéissent mais personne n’est dupe de cette comédie à huis clos : un matin, il faudra bien aller mourir, les officiers comme les soldats, les abrutis comme les petits malins qui font du marché noir de cigarettes ou du trafic de PQ.
En passant, je vous fais l’hypothèse du psy de base : Colombe est tellement chaotique au-dedans, vide et encombrée à la fois, qu’elle essaye de mettre de l’ordre en elle-même en rangeant et en nettoyant son intérieur. Rigolo, hein ? Ça fait longtemps que j’ai compris que les psys sont des comiques qui croient que la métaphore, c’est un truc de grand sage. En fait, c’est à la portée du premier sixième venu. Mais il faut entendre les gorges chaudes que les amis psys de maman font à propos du moindre jeu de mots et il faut entendre aussi les idioties que maman rapporte, parce qu’elle raconte à tout le monde ses séances avec son psy, comme si elle était allée à Disneyland : attraction « ma vie de famille », palais des glaces « ma vie avec ma mère », grand 8 « ma vie sans ma mère », musée de l’horreur « ma vie sexuelle » (en baissant la voix pour que je n’entende pas) et pour finir, le tunnel de la mort, « ma vie de femme préménopausée ».
Mais moi, ce qui me fait peur avec Colombe, souvent, c’est que j’ai l’impression qu’elle n’éprouve rien. Tout ce que Colombe montre, comme sentiment, c’est tellement joué, tellement faux, que je me demande si elle ressent quelque chose. Et des fois, ça me fait peur. Elle est peut-être complètement malade, elle cherche peut-être à tout prix à ressentir quelque chose d’authentique, alors elle va peut-être accomplir un acte insensé. Je vois d’ici les titres des journaux : « Le Néron de la rue de Grenelle : une jeune femme met le feu à l’appartement familial. Interrogée sur les raisons de son acte, elle répond : je voulais éprouver une émotion. »
Bon, d’accord, j’exagère un peu. Et puis je suis mal placée pour dénoncer la pyromanie. Mais en attendant, en l’écoutant crier ce matin parce qu’il y avait des poils de chat sur son manteau vert, je me suis dit : ma pauvre, le combat est perdu d’avance. Tu irais mieux si tu le savais.
Читать дальше