Antoine de Saint-Exupéry - CITADELLE
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Mais ce même qui ne tremble pas en bouclant ses courroies de cuir, je sais des armes contre lui qui prévalent sur la mort. Car il est vulnérable par tant de côtés. Ont barre sur lui toutes les divinités de son cœur. Et la simple jalousie si elle est menace d'un empire et d'un sens des choses et d'un goût du retour chez soi, comme elle ruinera bien cette belle image de calme, de sagesse et de renoncement! Tu vas tout lui prendre puisqu'il va rendre à Dieu non seulement celle-là qu'il aimait mais sa maison et les vendanges de ses vignes et la moisson crissante de ses champs d'orge. Et non seulement les moissons, les vendanges et les vignes, mais son soleil. Et non seulement son soleil, mais celle-là qui est de chez lui. Et tu le vois qui abdique tant de trésors sans marquer de ruine. Alors qu'il suffirait pour le jeter hors de lui-même et pour le changer en dément de lui voler un sourire de la bien-aimée. Et n'as-tu pas touché ici à une grande énigme? C'est que tu le tiens non par les objets possédés mais par le sens qu'il tire du nœud divin qui noue les choses. Et qu'il préfère sa propre destruction à la destruction de ce en quoi il s'échange et dont en retour il reçoit son allaitement. Il est circulation de l'un en l'autre. Et celui-là qui porte au cœur la vocation de la mer accepte de mourir d'un naufrage. Et s'il est vrai qu'à l'instant du naufrage il éprouvera peut-être le tumulte de l'animal quand le piège sur lui se referme, il demeure vrai que ne compte point cette explosion de panique, laquelle il prévoit, accepte et dédaigne, mais que bien au contraire lui plaît la certitude qu'il mourra un jour de la mer. Car si je les écoute se plaindre de cette mort aussi cruelle qui les attend, j'y entends autre chose que vantardise pour séduire les femmes, mais souhait secret de l'amour et pudeur pour le dire.
Car il n'est point ici, comme nulle part, de langage qui te permette de t'exprimer. S'il s'agit de la civilisation de l'amour tu peux dire «elle» et te traduire, croyant que c'est d'elle qu'il s'agit, alors qu'il s'agit du sens des choses, et qu'elle n'est là que pour te signifier le nœud divin qui les noue au Dieu qui est sens de ta vie, et mérite selon toi tes élans, alors qu'ils sont de communiquer de telle façon et non d'une autre avec le monde. Et d'être soudain tellement vaste que l'âme, telles les conques marines, te devient retentissante. Et peut-être peux-tu dire «l'empire» dans la certitude d'être compris et de prononcer un mot tout simple, si tous autour de toi l'entendent, selon ton instinct, mais non s'il peut être là quelqu'un qui n'y voit qu'une somme et rira de toi car il ne s'agit point du même empire. Et il te déplairait que l'on crût que tu offrais ta vie pour un magasin d'accessoires.
Car il en est ici comme d'une apparition qui s'ajoute aux choses et les domine et si elle échappe à ton intelligence apparaît pourtant comme évidente à ton esprit et à ton cœur. Et te gouverne mieux ou plus durement et plus sûrement que quoi que ce soit de saisissable (mais dont tu ne peux être certain que d'autres en même temps que toi l'observent) et te fait rester silencieux de peur d'être taxé de folie et de voir soumis à l'ironie qui n'est que du cancre ce visage qui t'est apparu. Car l'ironie le détruira en cherchant à montrer de quoi il est fait. Comment lui répondrais-tu qu'il est ici tout autre chose, puisque cette autre chose est pour ton esprit et non pour tes yeux?
J'ai souvent réfléchi sur ces apparitions, lesquelles sont seules auxquelles tu puisses prétendre, mais plus belles que celles que tu as coutume, dans le désespoir des nuits chaudes, de solliciter. Mais alors que tu as coutume, quand tu doutes de Dieu, de souhaiter que Dieu se montre à la façon d'un promeneur qui te rendrait visite — et qui rencontrerais-tu alors sinon ton égal et semblable à toi ne te conduisant nulle part et t'enfermant ainsi dans sa solitude — alors que tu souhaites non l'expression de la majesté divine mais spectacle et fête foraine dont tu ne recevrais qu'un plaisir vulgaire de fête foraine et ta déception toute hérissée contre Dieu. (Et comment ferais-tu une preuve de tant de vulgarité?) Alors que tu souhaites que quelque chose descende vers toi, te visite à ton étage tel que tu es, s'humiliant ainsi à toi et sans raison, et tu ne seras jamais exaucé, comme il en fut de mon enquête vers Dieu, s'ouvrent bien au contraire les empires spirituels et t'éblouissent les apparitions qui sont non pour les yeux ni pour l'intelligence mais pour le cœur et pour l'esprit, si tu fais effort d'ascension et accèdes à cet étage où ne sont plus les choses mais les nœuds divins qui les nouent.
Et voici que tu ne peux même plus mourir, car mourir c'est perdre. Et abandonner en arrière. Et il ne s'agit pas d'abandonner mais te confondre en. Et toute ta vie est remboursée.
Et tu le sais bien, toi, d'un incendie où tu as mesuré la mort pour sauver des vies. Toi d'un naufrage.
Et tu les vois mourir acceptant leur mort, les yeux ouverts sur la connaissance véritable, ceux-là qui eussent rugi, volés, frustrés et bafoués pour un sourire tourné ailleurs.
Dis-leur qu'ils se trompent: ils vont rire.
Mais toi, sentinelle endormie, non parce que tu as abandonné la ville mais parce que la ville t'a abandonnée, il me vient, devant ton visage d'enfant pâle, l'inquiétude de l'empire s'il ne peut plus me réveiller mes sentinelles.
Mais certes je me trompe recevant dans sa plénitude le chant de la ville et découvrant noué ce qui pour toi se divisa. Et je sais bien qu'il te fallait attendre, droit comme le cierge, pour en être récompensé à ton heure par ta lumière et ivre tout à coup de tes pas de ronde comme d'une danse miraculeuse sous les étoiles dans l'importance du monde. Car il est là-bas dans l'épaisse nuit des navires qui déchargent leurs cargaisons de métaux précieux et d'ivoire, et il se trouve, sentinelle sur les remparts, que tu contribues à les protéger et à embellir d'or et d'argent l'empire que tu sers. Car il est quelque part des amants qui se taisent avant d'oser parler et ils se regardent et voudraient dire… car si l'un parle et si l'autre ferme les yeux c'est l'univers qui va changer. Et tu protèges ce silence. Car il est quelque part ce dernier souffle avant la mort. Et ils se penchent pour recueillir le mot du cœur et la bénédiction pour toujours que l'on enfermera en soi, l'ayant reçue, et tu sauves le mot d'un mort.
Sentinelle, sentinelle, je ne sais où s'arrête ton empire quand Dieu te fait la clarté d'âme des sentinelles, ce regard sur cette étendue à laquelle tu as droit. Et peu m'importe que tu sois en d'autres instants tel qui rêve de la soupe en grommelant dans sa corvée. Il est bon que tu dormes et il est bon que tu oublies. Mais il est mauvais qu'oubliant tu laisses crouler ta demeure.
Car la fidélité c'est d'être fidèle à soi-même.
Et moi je veux sauver non toi seul mais tes compagnons. Et obtenir de toi cette permanence intérieure qui est d'une âme bien bâtie. Car je ne détruis pas ma maison lorsque je m'en éloigne. Ni ne brûle mes rosés si je cesse de les regarder. Elles demeurent disponibles pour un nouveau regard qui bientôt les fera fleurir.
J'enverrai donc mes hommes d'armes se saisir de toi. Tu seras condamné à cette mort qui est la mort des sentinelles endormies. Il te reste de te reprendre et d'espérer de t'échanger, par l'exemple de ton propre supplice, en vigilance des sentinelles.
CIX
Car certes il est triste que celle-là que tu observes tendre et pleine de naïveté, de confiance et de pudeur se puisse trouver menacée par le cynisme, l'égoïsme ou la fourberie qui exploitera cette grâce fragile et cette foi toute consentie, et il peut arriver que tu la souhaites plus avertie. Mais il ne s'agit point de souhaiter que soient méfiantes, averties ou avares de dons les filles de chez toi, car tu auras ruiné, en les créant telles, ce que tu prétendais abriter. Certes toute qualité comporte les ferments de sa destruction. La générosité, le risque du parasite qui l'écœurera. La pudeur, le risque de la grossièreté qui la ternira. La bonté, le risque de l'ingratitude qui la rendra amère. Mais toi, pour le soustraire aux risques naturels de la vie, tu souhaites un monde déjà mort. Et tu interdis d'édifier un temple qui soit beau par horreur des tremblements de terre qui détruiraient alors un beau temple.
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