— Au besoin, remarqua Amadis, on débauchera votre équipe en lui offrant un salaire supérieur.
Athanagore regarda Amadis et se mit à rire.
— Vous êtes drôle avec votre chemin de fer.
— Qu’est-ce que j’ai de drôle ? demanda Amadis, vexé.
— Vous croyez que vous débaucherez mon équipe comme ça ?
— Certainement, dit Amadis. Je leur offrirai une prime supérieure au rendement, et des avantages sociaux et un comité d’entreprise et une coopérative et une infirmerie.
Peiné, Athanagore secoua sa tête grisonnante. Tant de méchanceté le confondait avec le mur et Amadis crut le voir disparaître, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Un effort d’accommodation le fit émerger à nouveau au milieu de son champ visuel en friche.
— Vous n’y arriverez pas, assura Athanagore. Ils ne sont pas fous.
— Vous verrez, dit Amadis.
— Ils travaillent pour rien, avec moi.
— Raison de plus.
— Ils aiment l’archéologie.
— Ils aimeront la construction des chemins de fer.
— Enfin, oui ou non, dit Athanagore, avez-vous fait les Sciences Politiques ?
— Oui, dit Amadis.
Athanagore resta silencieux quelques instants.
— Quand même, dit-il enfin. Vous aviez des prédispositions. Les Sciences Politiques ne suffiraient pas à expliquer ça.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mais cela ne m’intéresse pas du tout. Voulez-vous m’accompagner ? Ils arrivent dans vingt minutes.
— Je vous suis, dit Athanagore.
— Savez-vous si Dupont sera là ce soir ?
— Oh ! dit Athanagore excédé. Foutez-moi la paix avec Dupont.
Amadis grommela et se leva. Son bureau occupait maintenant une pièce au premier étage du restaurant Barrizone, et, par la fenêtre, il pouvait voir les dunes et les herbes raides et vertes où se collaient de petits escargots jaunes vifs et des lumettes de sable aux irisations changeantes.
— Venez, dit-il à Athanagore, et il passa le premier avec insolence.
— Je vous suis, dit l’archéologue. N’empêche que vous faisiez moins votre directeur en attendant le 975…
Amadis Dudu rougit. Ils descendaient l’escalier frais et peu éclairé, et cela fit sortir de l’ombre des objets de cuivre luisant.
— Comment le savez-vous ?
— Je suis archéologue, dit Athanagore. Les vieux secrets n’en sont pas pour moi.
— Vous êtes archéologue, d’accord, convint Amadis, mais vous n’êtes pas voyante.
— Ne discutez pas, dit Atha. Vous êtes un jeune homme mal élevé… Je veux bien vous aider à recevoir votre personnel, mais vous êtes mal élevé… Personne n’y peut rien, car vous l’êtes mal, mais également vous êtes élevé. C’est l’inconvénient.
Ils arrivèrent en bas des marches et traversèrent le couloir. Dans la salle du restaurant, Pippo lisait encore son journal, assis derrière le comptoir, et secouait la tête en marmottant dans son patois.
— Salut, La Pipe, dit Amadis.
— Bonjour, dit Athanagore.
— Bon giorno, dit Pippo.
Amadis et Athanagore sortirent devant l’hôtel. Il faisait chaud et sec et l’air ondulait au-dessus des dunes jaunes. Ils se dirigèrent vers la plus haute d’entre elles, une forte bosse de sable couronnée de touffes vertes, d’où l’on voyait assez loin en rond.
— De quel côté viennent-ils ? demanda Amadis.
— Oh, dit l’archéologue, ils peuvent venir de n’importe quel côté ; il suffit qu’ils se soient trompés de route.
Il regarda avec attention en tournant sur lui-même et s’immobilisa lorsque son plan de Symétrie passa par la ligne des pôles.
— Par là, dit-il en montrant le nord.
— Où ça ? demanda Dudu.
— Ouvrez vos châsses, dit Atha, usant d’un argot archéologique.
— Je vois, dit Amadis. Il n’y a qu’une voiture. Ce doit être le Pr Mangemanche.
On ne voyait encore qu’un petit point vert brillant et, derrière, un nuage de sable.
— Ils sont à l’heure, dit Amadis.
– Ça n’a aucune importance, dit Athanagore.
— Et l’horloge pointeuse, qu’est-ce que vous en faites ?
— Ce n’est pas avec le matériel qu’elle arrive ?
— Si, dit Amadis, mais, en son absence, je pointerai moi-même.
Athanagore le considéra avec stupéfaction.
— Mais, qu’est-ce que vous avez dans le ventre ? demanda-t-il.
— Des tas de saloperies, comme tout le monde, dit Amadis…
Il se tourna dans la direction opposée.
— Des tripes et de la merde. Voilà les autres annonça-t-il.
— On va à leur rencontre ? proposa Athanagore.
— On ne peut pas, dit Amadis. Il en vient des deux côtés.
— On pourrait y aller chacun d’un côté ?
— Pensez-vous ! Pour que vous leur racontiez des bobards ! D’abord, j’ai des ordres. Je dois les recevoir moi-même.
— Bon, dit Athanagore. Eh bien, foutez-moi la paix, moi je m’en vais.
Il planta là Amadis interloqué dont les pieds se mirent à prendre racine, car, sous la couche superficielle de sable, ça poussait bien. Puis il descendit la dune. Il allait à la rencontre du grand convoi.
Cependant, le véhicule du Pr Mangemanche progressait parmi les pleins et les creux avec une grande vitesse. L’interne, plié en trois par le mal au cœur enfonçait sa tête dans une serviette éponge humide et hoquetait avec la dernière inconvenance. Mangemanche ne se laissait pas abattre par si peu de chose et fredonnait gaiement un petit air amerlaud intitulé « Show me the way to go home », tout à fait approprié à la circonstance, tant par les mots que par les notes. Il enchaîna avec habileté en haut d’une forte élévation de terrain, sur « Taking a chance for love » de Vernon Duke et l’interne gémissait à apitoyer un marchand de canons paragrêle. Puis, Mangemanche accéléra dans la descente et l’interne se tut car il ne pouvait pas gémir et dégueuler en même temps, grave lacune due à une éducation trop bourgeoise.
Dans un dernier ronflement du moteur et un râle ultime de l’interne, Mangemanche stoppa finalement devant Amadis qui suivait d’un œil courroucé la progression de l’archéologue à la rencontre du convoi.
— Bonjour, dit Mangemanche.
— Bonjour, dit Amadis.
— Rrrououâh !.. dit l’interne.
— Vous êtes à l’heure, constata Amadis.
— Non, dit Mangemanche, je suis en avance. Au fait, pourquoi ne portez-vous pas des chemises jaunes !
— C’est affreux, dit Amadis.
— Oui, dit Mangemanche, je reconnais qu’avec votre teint terreux, ça serait un désastre. Les jolis hommes seuls peuvent se permettre ça.
— Vous trouvez que vous êtes un joli homme ?
— D’abord, vous pourriez me donner mon titre, dit Mangemanche. Je suis le Pr Mangemanche et pas n’importe qui.
— Question accessoire, dit Amadis. Moi, en tout cas, je trouve que Dupont est plus joli que vous.
— Professeur, compléta Mangemanche.
— Professeur, répéta Amadis.
— Ou docteur, dit Mangemanche, c’est comme vous voudrez. Je suppose que vous êtes pédéraste ?
— Est-ce qu’on ne peut aimer les hommes sans être pédéraste ? dit Amadis. Vous êtes emmerdants, tous à la fin !..
— Vous êtes un vilain mufle, dit Mangemanche. Heureusement que je ne suis pas sous vos ordres.
— Vous êtes sous mes ordres.
— Professeur, dit Mangemanche.
— Professeur, répéta Amadis.
— Non, dit Mangemanche.
— Quoi, non ? dit Amadis. Je dis ce que vous me dites de dire, et vous me dites ensuite de ne pas dire ce que je dis.
— Non, dit Mangemanche, je ne suis pas sous vos ordres.
— Si.
— Si, Professeur, dit Mangemanche et Amadis répéta.
— J’ai un contrat, dit Mangemanche. Je ne suis sous les ordres de personne. Qui plus est, je donne des ordres du point de vue sanitaire.
Читать дальше