Sylvain ne pouvait s’y tromper. Pour deviner ces gens-là, il avait un flair infaillible. Du premier coup d’œil, la silhouette massive de Lourges le frappa, il fut sûr que c’était lui.
Lourges était là depuis l’aube. Il y avait plusieurs jours qu’il venait se poster à cette place, car on lui avait signalé quelque chose, un trafic suspect d’hommes à vélo et d’automobiles aux environs d’un grand cabaret qu’il s’entêtait à surveiller avec une obstination de bull-dog. Il occupait son poste d’espionnage sans interruption, du matin jusqu’au soir. Il dînait d’un sandwich, que son camarade allait lui chercher. Il se laissait stoïquement percer sous l’averse. Et, mouillé, gelé, crevant d’ennui, il s’acharnait malgré tout, rageant de s’être laissé raconter des histoires, n’admettant pas qu’on eût pu le duper à ce point. Au désespoir de son camarade, il avait laissé passer de bonnes occasions, des individus suspects qu’il eût été intéressant de suivre, pour savoir où ils allaient, ce qu’il y avait dans leur paquet. Il s’entêtait, il ne quitterait la place que lorsque sa certitude serait définitivement établie.
À trois cents mètres de là, Sylvain maintenant le guettait, lui aussi. Il attendit quelques minutes. Puis, voyant que Lourges ne bougeait pas, il comprit que l’homme était en observation.
Il était possible à Sylvain de prendre une autre route. Mais, vers la droite, il devrait faire un immense crochet pour éviter un autre groupe suspect qui barrait le chemin de Fort-Louis. Et, du côté de la gare, à gauche, il ne fallait pas songer à s’aventurer. C’était plein de douaniers, il serait pris tout de suite, sans pouvoir fuir, au milieu de l’encombrement des rues. Il fallait passer devant Lourges.
En ces cas difficiles, Sylvain avait une tactique à lui, qui lui avait maintes fois réussi. Il se résolut à l’employer encore. Il se posta au bord du trottoir, et, assis sur sa selle, le pied sur la pédale, prêt pour un départ rapide, il attendit.
Autour de lui, les gens passaient, ouvriers, bourgeois, dames et femmes du peuple. Tout ce monde-là allait paisiblement à ses affaires ou à ses plaisirs, en pleine tranquillité, en pleine sécurité. Nul ne se doutait que l’homme qu’on coudoyait là, et qui paraissait aussi paisible que les autres, fût un homme guetté, traqué, attendu, et que sa feinte indifférence cachât en réalité une tension intérieure presque douloureuse. Des autos défilèrent devant lui, des voitures luxueuses, de gros camions poussifs. Rien de tout cela ne convenait à Sylvain. Ces autos-là allaient trop vite ou trop lentement. Il attendit encore. Ce qu’il lui fallait, c’étaient de ces camionnettes comme en mènent souvent les brasseurs, des «Ford», des «Chevrolet», voitures légères et rapides, qui roulent à peu près à quarante à l’heure. Derrière ces autos-là, Sylvain pouvait filer à bonne allure, et franchir le barrage.
Il vit enfin déboucher de la rue Albert-I erla voiture qu’il espérait, une camionnette «Latil» à benne, chargée de charbon. Elle le frôla, le dépassa. Sur ses traces, il s’élança, pédalant de toutes ses forces. Et il la rejoignit, il n’eut plus qu’à soutenir le train, aidé et entraîné par l’aspiration que produisait le déplacement d’air. Il fila ainsi à toute vitesse devant le nez de Lourges. Il entendit un coup de sifflet mais il ne se retourna pas, il poussa plus fort derrière le camion.
«T’as vu, Désiré? dit le noir qui était avec Lourges.
– Allez, dit Lourges, vite, à vélo.»
Les deux hommes sautèrent à bicyclette et se lancèrent à la poursuite du camion.
Mais la voiture marchait bon train. Il fallait rouler à près de cinquante à l’heure pour la rattraper. Le compagnon de Lourges, moins vigoureux, resta en arrière, d’abord d’un mètre, puis de deux. Il perdait du terrain. Et Lourges lui aussi allait abandonner cette proie qui, après tout, pouvait n’offrir aucun intérêt, quand Sylvain, qui pensait n’être pas poursuivi, tourna la tête pour regarder derrière lui. Lourges, sans en être sûr, crut bien reconnaître l’homme avec qui il s’était battu. Cela le galvanisa. Il voulut en avoir le cœur net. Et il fit un furieux effort, il se courba sur sa machine, pesa sur ses pédales de tout son poids.
C’était un solide gaillard que Lourges. Lentement, la distance qui le séparait de la camionnette diminua. À vingt mètres, il se releva à demi, lâcha d’une main son guidon, et, les doigts dans sa bouche, siffla de nouveau. L’homme qui était en face de lui se pencha plus fort sur son cadre, ne se retourna plus. Et Lourges avait ralenti, il reperdit du terrain. Mais il s’enragea. Il avait la conviction que c’était Sylvain qu’il poursuivait. Si près, tout à l’heure, il l’avait bien reconnu. Et pourquoi l’homme ne s’arrêtait-il pas, ne se retournait-il pas? Il fallait qu’il fût en faute.
Deux minutes encore, Lourges, les mâchoires serrées, ramassé sur lui-même, les mains crispées sur le guidon, poussa sur les pédales à les broyer. Et il ne gagna rien, il ne réussit qu’à maintenir sa distance.
La lutte était trop inégale. Sylvain, entraîné, aspiré par le remous de la camionnette, n’avait qu’à «pédaler rond», sans effort, sans fatigue. Même il lâcha la poignée, il tint le guidon d’une main, tout en haut, et se redressa pour se reposer les reins. Malgré son énergie, Lourges perdit courage. Il peinait trop. Son effort était de ceux qu’on ne peut soutenir longtemps. Il se sentait devenir pourpre. La sueur lui coulait dans le dos. Il devait, pour vaincre la résistance du vent, faire un effort énorme. Alors il ralentit l’allure, et il vit Sylvain disparaître, derrière la camionnette, sur la route de Calais.
Lourges fit demi-tour. Il descendit de machine, et, à pied, pour se reposer, il revint vers son camarade. Mais il en aurait le cœur net, le saurait bien, d’une façon ou d’une autre, qui était et ce que faisait le mari de Germaine.
«Tu ne l’as pas eu? demanda son camarade.
– Non. Mais il ne perd rien pour attendre. Rien de nouveau ici? Bon.»
Lourges, sous la pluie, courba son dos large. Et, appuyé sur son vélo, tenace, têtu, il reprit sans lassitude sa faction interminable, devant le cabaret suspect.
Germaine, dans la période qui suivit, alla plus fréquemment rendre visite à M meJeanne. Sans se l’avouer explicitement, elle espérait vaguement revoir Lourges. L’homme l’intéressait. Derrière le banal échange de paroles qu’il y avait eu entre eux, elle avait bien senti quelque chose de plus sérieux, un courant de sympathie inexprimée, mais qui ne s’en laissait pas moins deviner, pour une fille habituée à ces aventures amoureuses. Elle savait que c’est ainsi que ça commence.
Germaine aimait bien Sylvain. Il lui donnait beaucoup d’argent, il la laissait entièrement libre. Elle se serait fait scrupule de le tromper. Mais sans aller si loin, on pouvait bien, pensait-elle, amorcer une petite intrigue sans conséquence. La femme honnête qu’elle était devenue commençait à trouver fastidieuse cette longue sagesse. De bon cœur, elle avait jadis renoncé aux aventures de sa vie agitée de courtisane Elle en était fatiguée, elle avait accepté avec joie les propositions sérieuses de Sylvain. Mais maintenant que les beaux côtés de sa vie tranquille de femme mariée ne lui apparaissaient plus aussi nettement, atténués qu’ils étaient par l’habitude, elle se prenait à regretter les charmes de son existence d’autrefois, elle en oubliait les difficultés et la misère, pour ne se souvenir que de ses aspects riants. Ça lui paraissait dur, de devoir renoncer, âgée de trente ans à peine, à toutes les aventures, à tout le passionnant attrait des histoires amoureuses. Et sans vouloir tromper Sylvain, elle espérait pouvoir mener une fois encore une amourette amusante, qu’elle saurait bien empêcher d’aller trop loin.
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