– Je l’ai bien vu. Moi, c’est ce genre-là qui me plaît. J’aime pas les bégueules, celles à qui on ne peut pas dire un mot…
– Moi non plus. On peut être mariée et honnête, sans se déshonorer parce qu’on plaisante un peu, je trouve. Oh! sans mauvaise intention, hein?
– Bien sûr, approuva Lourges, qui pourtant n’acceptait la fin de ce discours qu’avec quelques réserves. On se distrait, quoi! Mais, sacrebleu, dommage, encore une fois, qu’on ne se soit pas connus, dans le temps. On aurait bien ri, à nous deux. Je pense qu’on n’aurait pas souvent disputé.
– C’est la vie, dit Germaine, qui aimait ces réponses vagues, faciles à trouver pour sa nonchalance.
– Ça ne fait rien, on se reverra encore, puisqu’on est amis de la maison. Moi, je vous offrirai toujours un verre avec plaisir.»
Il chercha un stratagème, une façon discrète d’obtenir un rendez-vous, une date précise. «Vous venez souvent ici? demanda-t-il enfin.
– Toutes les semaines.
– Et toujours le jeudi?
– Oui», dit Germaine, bien qu’en réalité elle n’eût pas de jour fixé.
Mais elle était sûre, ainsi, qu’elle reverrait Lourges la semaine suivante. Car elle avait bien compris où tendait cette question, en apparence indifférente.
«Vous devez partir? continua-t-elle, voyant Lourges se lever.
– Oui. Service.»
Maintenant qu’ils s’étaient mis tacitement d’accord, Lourges estimait pouvoir s’en aller.
Il entrebâilla la porte de la cuisine, cria:
«Hé là, Henri, tu viens toucher ta bouteille.»
Et il passa dans le café, où M. Henri le rejoignit.
«Combien?
– Quarante.»
Lourges paya. Et il se pencha vers le cafetier, lui demanda tout bas:
«Dis un peu, faut pas me blaguer. Qu’est-ce qu’il fout, son homme?
– A qui?»
D’un hochement de tête, Lourges indiqua le salon.
M. Henri joua admirablement son rôle.
«Je ne sais pas, dit-il. Du trafic…»
Il ne se souvenait plus de ce qu’il avait déjà dit à ce sujet à Lourges, et le mot vague de «trafic» n’était pas compromettant.
Mais Lourges ne se laissa pas endormir, comme il disait.
«Ça va, dit-il. Tu me prends pour qui? je l’ai pisté, l’autre jour. Il fait de la fraude.
– C’est pas impossible, mais je ne l’ai jamais vu.
– Allez, allez, tu te fous de moi. Un type comme toi connaît les gens qu’il reçoit. C’est pas d’hier qu’il vient ici, ce Sylvain. Alors, faut pas me raconter des boniments. T’as intérêt à être bien avec moi, tu sais.
– Je sais.
– Parle, alors. Tu ne le regretteras pas. Il fait de la fraude, hein?
– Je pense.
– Avec qui travaille-t-il?
– Avec tout le monde. Il fait surtout de la revente.
– Il vient quelquefois chez toi avec du tabac?
– C’est rare. Et puis, tu ne peux pas le faire prendre ici, Lourges. Ma maison… le scandale… ma réputation…
– Qui te dit que je veux le prendre?
– Ça! t’es malin, mais moi je ne suis pas bête.»
Et M. Henri se mit à rire.
Lourges rit aussi, doucement.
«C’est bon. Ne parlons plus de toi. Je te laisse tranquille, puisqu’il est entendu que nous travaillons ensemble. Mais alors, où achète-t-il?
– Heu… fit M. Henri, en se grattant la tête, j’ai entendu dire qu’il achetait beaucoup au grand Fernand.
– Le grand Fernand? Celui du quai du Leughenaer?
– Oui.
– Ah! tiens, tiens, cette vieille fripouille de Fernand. Eh! tant mieux, parbleu. Ça va aller tout seul. À la semaine prochaine, Henri. Je pense que tu entendras parler de moi.
– Motus, hein?
– Motus.»
Et sur cette promesse, Lourges s’en alla.
C’était une des grandes raisons de la force de Lourges, que cette audace avec laquelle il venait affronter chez eux, dans leur repaire, les apaches et les fraudeurs les plus redoutés de la police et de la douane. Mais les quartiers suspects, les maisons borgnes réputées comme des coupe-gorge, Lourges les fréquentait sans le moindre émoi.
Il avait gardé de sa jeunesse cette assurance. Car Lourges avait un passé orageux. Lui-même avait sur la conscience quelques exploits de fraude qui eussent honorablement figuré à l’actif d’un contrebandier dangereux. Il s’était assagi, il avait compris qu’il valait mieux se ranger du côté du plus fort. Et, entré finalement dans la brigade mobile, il était devenu célèbre dans le monde des fraudeurs par son invraisemblable témérité, et par la chance avec laquelle il avait su opérer plusieurs belles prises.
Cela lui était utile, maintenant, d’avoir fréquenté la pègre. Il en connaissait les mœurs et la mentalité. Il savait tous les stratagèmes, toutes les ruses de cette guérilla perpétuelle qui divise les douaniers et les contrebandiers. Et, à fréquenter les bas-fonds et les cabarets louches, il apprenait, mieux que partout ailleurs, de précieux renseignements.
Par goût, d’ailleurs, il aimait ce milieu. Cela lui rappelait sa jeunesse, les temps héroïques où il était de l’autre côté de la barricade. Et puis, il aimait les femmes. Il lui plaisait d’entrer là en maître, de leur en imposer par sa réputation, par sa hardiesse. Il s’était de la sorte créé une réputation de Don Juan, qui lui attirait à la fois de la considération et des haines sournoises.
C’était téméraire à lui, de provoquer ainsi chez eux ceux qu’il combattait. Mais tout en connaissant le danger, il le bravait avec une insouciance d’homme courageux, et qui sait pouvoir se fier à ses muscles et à son sang-froid.
Donc ce jour-là sans avoir à demander de plus amples explications, il se rendit chez le grand Fernand, qu’il connaissait de longue date comme un important maître fraudeur.
Il savait où était la maison du bonhomme: quai du Leughenaer, à deux pas du port. Le grand Fernand masquait son métier de contrebande sous le couvert d’un petit commerce de bois cassé. Il était midi, à peu près, quand Lourges, sans frapper ni sonner, pénétra par un étroit portail dans une courette noire et triste, encombrée de bois de démolition, où il fut accueilli par les aboiements étranglés et furieux d’un grand chien gris, heureusement enchaîné. Ces clameurs firent apparaître sur le seuil de la cuisine une femme d’une quarantaine d’années, au teint jaune. Lourges s’avança vers elle, très près, et tout en lui demandant: «Fernand n’est pas là?» il passait hardiment la tête à l’intérieur de la cuisine. Ce qui dispensa la femme de répondre. Car le grand Fernand était là, effectivement, occupé à vider une assiette de soupe.
«Ah!» fit-il, l’air gêné, en apercevant Lourges.
Et sans attendre une invitation, Lourges entra.
«Ça va? demanda-t-il, l’air bon enfant.
– Oui, dit l’autre, pas très à l’aise. T’avais besoin de moi?
– Oui.
– Assieds-toi.»
Lourges prit une chaise. La femme de Fernand comprit le clin d’œil que lui adressait son mari, et elle emplit une assiette de soupe pour le visiteur. Sans façon, Lourges s’attabla à côté du maître fraudeur, et se mit à manger.
«J’étais venu te demander un service, dit-il tout en vidant son assiette.
– Quoi? demanda le grand Fernand, un peu rassuré en voyant l’air paisible de son visiteur.
– Je te dirai ça plus tard. Faudrait qu’on soit tranquilles.»
Le grand Fernand regarda un instant Lourges, l’air interrogateur, de ses gros yeux marron filigranes de rouge. Il ne put rien lire sur le visage impassible du douanier… Alors, s’adressant à sa femme:
«T’as pas de courses à faire, Mélie?
– Non.
– Bon. Va chercher un litre de bière, alors.»
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