— « Si ce que j’ai lu ici est vrai, récitai-je de cette façon curieusement plate que donne la lecture des notes abrégées, l’État est menacé par une guerre civile, résultat d’une conspiration criminelle. Si ce que j’ai lu est faux, c’est l’invention la plus pernicieuse de notre histoire. Pour ma part, je ne pense pas que ce soit vrai parce que je ne crois pas qu’un être humain ait pu faire une telle transcription… »
— Il aurait pu le mémoriser, objecta Catulus. Ce n’est qu’un tour facile, du genre qu’on peut voir faire par un prestidigitateur au forum.
— Et la fin, persista Lucullus. Lis-moi la dernière partie de ce que ton maître a dit.
Je fis courir mon doigt vers le bas de mes notes.
— « … bien que vous n’ayez jamais été mes amis. Je crois aussi que j’ai fait la démonstration, par le courage que j’ai manifesté au Sénat aujourd’hui, de ma volonté de m’opposer à ces criminels. Aucun autre candidat au consulat ne l’a fait, ni ne le fera à l’avenir. J’en ai fait mes ennemis en vous montrant ce qu’ils sont vraiment. Mais de toi, Catulus, comme de vous tous, je n’attends rien, et si vous n’avez d’autre intention que de m’insulter, je vous souhaite le bonsoir. »
Isauricus siffla. Hortensius hocha la tête et prononça quelque chose du genre « Je vous l’avais dit » ou « Je vous avais avertis », je ne sais plus très bien, à quoi Metellus répliqua :
— Oui, eh bien, je dois dire que, pour moi, la preuve est concluante.
Catulus se contenta de me foudroyer du regard.
— Reviens, Cicéron, dit Lucullus en lui faisant signe. Je suis satisfait. Le compte rendu est authentique. Mettons de côté pour le moment la question de savoir qui a le plus besoin de qui et partons simplement du fait que chacun de nous a besoin de l’autre.
— Je ne suis toujours pas convaincu, grommela Catulus.
— Alors laisse-moi te convaincre d’un simple mot, intervint Hortensius avec impatience. César. César… avec l’or de Crassus, deux consuls et dix tribuns derrière lui !
— Ainsi, il va vraiment falloir traiter avec ces gens ? fit Catulus avec un soupir. Bon, Cicéron, peut-être, concéda-t-il. Mais nous n’avons certainement pas besoin de toi, ajouta-t-il d’un ton brusque en me montrant du doigt alors que je m’apprêtais, comme toujours, à suivre mon maître. Je ne veux pas de cette créature et de ses tours à moins d’un mille de moi, à écouter tout ce que nous dirons pour tout noter avec son fichu système plus que douteux ; s’il doit y avoir un accord entre nous, il ne doit jamais être divulgué. Cicéron hésita.
— D’accord, fit-il à contrecœur avant de m’adresser un regard d’excuse. Attends-moi dehors, Tiron.
Je n’avais pas à me sentir triste. Je n’étais qu’un esclave après tout : une main supplémentaire, un outil, une « créature », comme l’avait dit Catulus. Je me sentis pourtant profondément blessé. Je repliai mon polyptyque et pénétrai dans l’antichambre, puis continuai de marcher à travers toutes ces salles d’apparat fraîchement plâtrées et résonnant de mille échos — Vénus, Mercure, Mars, Jupiter —, tandis que les esclaves en mules capitonnées se déplaçaient silencieusement parmi les dieux avec une bougie fine pour allumer les lampes et les candélabres. Je sortis dans la pénombre douce du parc, au chant des cigales et, pour des raisons que je ne m’explique toujours pas, je m’aperçus que je pleurais. Sans doute étais-je épuisé.
L’aube était sur le point de se lever quand je me réveillai, les membres raides, froids et humides de rosée. Pendant un instant, je ne sus absolument plus où j’étais ni comment j’y étais arrivé, mais je pris alors conscience que je me trouvais allongé sur un banc de pierre, devant la façade de la maison, et que c’était Cicéron qui venait de me réveiller. Son visage, penché au-dessus de moi, était sombre.
— Nous en avons fini ici, dit-il. Et nous devons retourner en ville le plus vite possible.
Il désigna du regard la voiture qui attendait, et posa un doigt sur ses lèvres pour m’avertir de ne rien dire devant l’intendant d’Hortensius. Nous montâmes donc en silence dans la carpentum, et je me souviens de m’être retourné alors que nous quittions le parc pour jeter un dernier coup d’œil sur la grande villa, les torches brûlant encore sur les terrasses, mais moins vives dans la pâle lumière du matin ; des autres aristocrates, il n’y avait pas trace.
Cicéron, conscient que, dans à peine plus de deux heures, il devrait être prêt à partir de chez lui pour se rendre au Champ de Mars, ne cessait de presser le cocher d’accélérer, et les malheureux chevaux furent tellement fouettés qu’ils durent avoir les flancs à vif. Mais nous eûmes la chance de trouver les routes désertes, à l’exception de quelques citoyens très matinaux qui se rendaient en ville pour les élections, aussi pûmes-nous filer à bride abattue et arrivâmes-nous à la porte Fontinale au moment où elle ouvrait. Nous tressautâmes ensuite sur les pentes pavées du mont Esquilin plus vite qu’un homme au pas de course. Cicéron demanda au cocher de s’arrêter juste avant le temple de Tellus pour nous laisser descendre et faire le reste du chemin à pied — ordre qui me laissa perplexe jusqu’au moment où je compris qu’il voulait éviter d’être vu par la foule de ses partisans qui avaient déjà commencé à s’assembler dans la rue, devant notre porte. Il marcha devant moi comme souvent, les mains derrière le dos, plongé dans ses pensées, et je remarquai que sa toge d’un blanc éclatant était maculée de poussière. Nous passâmes derrière la maison et entrâmes par la petite porte de service. Là, nous tombâmes sur le gérant de Terentia, l’odieux Philotimus, qui revenait visiblement d’un rendez-vous nocturne avec une esclave. Cicéron ne le vit même pas tant il était préoccupé par ce qui venait de se passer et par ce qui était encore à venir. Il avait les yeux rouges de fatigue, le visage et les cheveux brunis par la poussière du voyage. Il me demanda d’aller ouvrir les portes pour faire entrer les gens. Puis il monta.
Parmi les premiers à franchir le seuil, il y avait Quintus, qui voulut naturellement savoir ce qui se passait. Lui et les autres avaient attendu notre retour dans la bibliothèque d’Atticus jusqu’à près de minuit, et il était tout autant inquiet que furieux. Cela me plaçait en position délicate, et je ne pus que bredouiller qu’il valait mieux qu’il s’adresse directement à son frère. Pour être franc, avoir vu Cicéron et ses pires ennemis tous ensemble dans un tel décor me paraissait tellement irréel que j’aurais pu croire avoir rêvé. Quintus n’était pas satisfait, mais je fus heureusement sauvé par le nombre de visiteurs qui s’engouffraient par la porte. Je m’enfuis en prétextant que je devais vérifier si tout était prêt dans le tablinum et, de là, je me glissai dans ma petite alcôve pour me rincer le cou et le visage avec l’eau tiède de ma bassine.
Lorsque je revis Cicéron, une heure plus tard, il faisait à nouveau preuve de ce formidable pouvoir de récupération dont j’avais déjà pu remarquer qu’il était l’apanage de tous les grands hommes politiques. En le regardant descendre l’escalier en toge fraîchement blanchie, le visage propre et rasé, les cheveux peignés et parfumés, nul n’aurait pu deviner qu’il venait de passer deux nuits blanches. La petite maison était à présent pleine de sympathisants. Cicéron avait le petit Marcus, dont c’était le premier anniversaire, soigneusement perché sur les épaules, et ils furent à leur arrivée accueillis par un tel cri d’enthousiasme qu’il dut desceller quelques tuiles du toit : pas étonnant que le pauvre enfant se mît à pleurer. Cicéron s’empressa de le descendre de ses épaules, de crainte que cela ne fût interprété comme un mauvais présage, et le remit à Terentia, qui se tenait derrière lui dans l’escalier. Il lui sourit et lui glissa quelques mots, et je m’aperçus à cet instant pour la première fois à quel point ils étaient devenus complices avec les années : ce qui n’était au départ qu’un mariage de convenance s’était mué en un extraordinaire partenariat. Je ne pus entendre ce qu’ils se dirent, puis Cicéron descendit dans la foule.
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