— J’ai été acquitté ! rugit Catilina en se levant d’un bond.
— Acquitté ! railla Cicéron. Toi ? Acquitté ? Toi — qui t’es couvert de honte à force de débauche et de perversions sexuelles ; qui as trempé les mains dans les meurtres les plus abjects, qui as pillé les alliés, qui as violé les lois et les cours de justice ; toi qui as épousé dans l’adultère la mère de la fille que tu avais déjà débauchée ? Acquitté ? Alors il ne me reste plus qu’à imaginer que les chevaliers romains ont dû être des menteurs ; que les preuves écrites présentées par une ville des plus honorables étaient des faux ; que Quintus Metellus Pius a proféré des mensonges ; que l’Afrique a proféré des mensonges. Acquitté ! O malheureux, tu ne vois même pas que tu n’as pas été acquitté par décision de la cour, mais simplement réservé pour passer devant un tribunal autrement plus sévère, afin de recevoir un châtiment autrement plus redoutable !
Il eût été difficile, même pour un homme posé, de rester assis pendant tout ce discours, mais chez Catilina, cela déclencha ni plus ni moins que de la folie meurtrière. Il poussa un cri animal de rage primitive et se jeta devant lui par-dessus les bancs, atterrissant entre Hortensius et Catulus, puis plongea vers l’autre côté de l’allée pour attraper son persécuteur. Évidemment, c’était précisément la réaction que Cicéron avait voulu susciter chez lui. Il cilla mais tint bon tandis que Quintus et quelques anciens soldats formaient un cordon défensif autour de lui — non que cela fût très utile puisque Catilina, malgré sa force, avait été aussitôt intercepté par les licteurs du consul. Ses amis, dont Crassus et César, le saisirent rapidement par les bras et entreprirent de le traîner jusqu’à son banc tandis qu’il se débattait, rugissait et, dans sa fureur, donnait des coups de pied. Le Sénat tout entier s’était levé pour essayer de voir ce qui se passait, et Figulus fit suspendre la séance jusqu’à ce que l’ordre soit restauré.
À la reprise de la séance, comme le voulait la coutume, Hybrida et Catilina se virent donner l’occasion de réagir et chacun, vibrant d’indignation, déversa un seau des insultes habituelles sur la tête de Cicéron — ambitieux, indigne de confiance, comploteur, « homme nouveau », étranger qui s’était soustrait au service militaire, couard — pendant que leurs alliés les acclamaient consciencieusement. Mais aucun d’eux n’avait le talent de Cicéron pour l’invective, et leurs partisans les plus dévoués durent être consternés qu’ils s’abstiennent de répondre à l’accusation principale, à savoir que leur candidature ne reposait que sur la corruption par un troisième parti mystérieux. On put remarquer qu’Hortensius et Catulus lui-même ne les gratifièrent que d’applaudissements mitigés. Quant à Cicéron, il afficha un masque professionnel et resta souriant et indifférent pendant toutes leurs tirades criardes, aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau. Ce n’est qu’après — une fois que Quintus et ses amis militaires l’eurent fait sortir promptement de la curie pour prévenir toute nouvelle attaque de la part de Catilina, et lorsque nous fûmes en sécurité chez Atticus, sur le Quirinal, porte verrouillée et grilles tirées — qu’il parut prendre conscience de l’énormité de ce qu’il avait fait.
Cicéron n’avait à présent plus qu’à attendre la réponse d’Hortensius. Nous passâmes des heures dans le calme froid de la bibliothèque d’Atticus, entourés de toute cette sagesse ancestrale, sous le regard des grands philosophes, pendant que, par-delà la terrasse, le jour s’épanouissait puis baissait, la ville prenant une teinte safranée dans la chaleur et la poussière de cet après-midi de juillet. J’aurais aimé pouvoir rapporter que nous avons pris quelques volumes et passé le temps à échanger des pensées d’Épicure, de Zenon ou d’Aristote, ou que Cicéron nous a tenu des propos profonds sur la démocratie. Mais la vérité est qu’aucun d’entre nous n’avait la tête aux théories politiques, Quintus moins que tout autre, qui avait programmé une apparition de son candidat au Porticus Aemilia très fréquenté, et s’énervait de ce que son frère perdait un temps de campagne précieux. Nous revécûmes les péripéties du discours de Cicéron — » Tu aurais dû voir la tête de Crassus quand il a cru que j’allais le citer ! » — et tentâmes de prévoir la réaction la plus vraisemblable des aristocrates. S’ils ne mordaient pas à l’hameçon, Cicéron s’était mis dans une position très dangereuse. Régulièrement, il me demandait si j’étais bien sûr qu’Hortensius avait lu sa lettre et, encore et toujours, je lui répondais que j’en étais certain puisqu’il l’avait fait sous mes yeux.
— Alors accordons-lui encore une heure, disait Cicéron, qui se remettait à faire les cent pas, s’arrêtant de temps en temps pour adresser une remarque cinglante à Atticus : « Sont-ils toujours aussi ponctuels, tes amis de la haute société ? » ou : « Dis-moi, c’est considéré comme un crime contre la bonne éducation de consulter une horloge ? »
Nous étions à la dixième heure, à en croire le ravissant cadran solaire d’Atticus, lorsque, enfin, l’un de ses esclaves entra dans la bibliothèque pour nous annoncer que l’intendant d’Hortensius venait d’arriver.
— Et voilà que nous sommes censés négocier avec ses serviteurs, maintenant, marmonna Cicéron.
Mais il avait tellement hâte de savoir ce qu’il en était qu’il se rendit lui-même dans l’atrium, où nous l’accompagnâmes tous.
Le même personnage anguleux et arrogant que j’avais rencontré le matin chez Hortensius nous y attendait ; il ne se montra guère plus poli pour délivrer son message : il était venu dans la voiture à deux places d’Hortensius pour prendre Cicéron et le conduire à une réunion avec son maître.
— Je dois l’accompagner, protesta Quintus.
— Mes ordres sont simplement de conduire le sénateur Cicéron, répondit l’intendant. Cette réunion est extrêmement délicate et confidentielle. Une seule autre personne est réclamée : son secrétaire, celui qui est si rapide avec les mots.
Cela ne me plaisait pas du tout, et ne plut pas davantage à Quintus — moi, parce que je cherchais à tout prix à éviter d’être interrogé par Hortensius, lui, parce qu’il voyait là une rebuffade, et peut-être aussi (pour être plus charitable) parce qu’il craignait pour la sécurité de son frère.
— Et si c’est un piège ? demanda-t-il. Si Catilina t’attend là-bas ou t’intercepte en chemin ?
— Tu seras sous la protection du sénateur Hortensius, intervint l’intendant avec raideur. Je te donne sa parole d’honneur devant tous les témoins ici présents.
— Ça ira, Quintus, certifia Cicéron en posant une main rassurante sur le bras de son frère. Il n’est pas dans l’intérêt d’Hortensius qu’il m’arrive quoi que ce soit. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je suis l’ami d’Atticus, et y a-t-il meilleure garantie d’un voyage sans danger ? Viens donc, Tiron. Allons découvrir ce qu’il a à nous dire.
Nous quittâmes la sécurité relative de la bibliothèque et descendîmes dans la rue où attendait une carpentum des plus élégantes, portant les armes d’Hortensius peintes sur ses flancs. L’intendant prit place à l’avant, à côté du cocher, tandis que je m’asseyais à l’arrière avec Cicéron, puis nous descendîmes la pente. Au lieu de prendre au sud vers le Palatin, nous nous dirigeâmes vers le nord, en direction de la porte Fontinale, rejoignant la circulation qui quittait la cité en fin de journée. Cicéron avait ramené les plis de sa toge blanche sur sa tête, comme s’il cherchait à se protéger des nuages de poussière soulevés par les roues, en fait pour éviter d’être reconnu par ses électeurs dans une voiture appartenant à Hortensius. Une fois que nous fûmes sortis de la ville, il rabaissa sa capuche improvisée. Il n’était visiblement pas très content de sortir des limites de Rome : malgré ses belles paroles, il savait qu’un accident fatal serait dans les parages des plus faciles à organiser. Le soleil était gros et bas, sur le point de se coucher derrière les imposantes tombes familiales qui bordaient la route. Les peupliers projetaient des ombres élancées d’un noir de jais qui semblaient des crevasses en travers de la route. Pendant un moment, nous restâmes coincés derrière un char à bœufs pesant, mais le cocher fit alors claquer son fouet et nous parvînmes à le doubler juste avant de croiser une charrette bringuebalante qui allait vers la ville. Je crois que nous avions alors tous deux compris où nous nous rendions, et Cicéron remonta sa capuche et croisa les bras, visage baissé ! Quelles pensées devaient se bousculer dans sa tête ! Nous tournâmes enfin et entreprîmes de gravir une côte abrupte, sur un chemin récemment recouvert de gravillons. Ses méandres nous firent franchir un ruisseau bouillonnant et traverser une pinède sombre et odorante où les pigeons s’appelaient dans la pénombre jusqu’au moment où nous atteignîmes des grilles gigantesques, ouvertes sur une immense villa qui trônait dans son parc et que je reconnus, grâce à la maquette que Gabinius avait présentée au forum à une foule jalouse, comme étant le palais de Lucullus.
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