— En fait, se lança Cicéron en retenant son souffle, je suis venu te dire que je ne serai pas ton avocat.
J’étais en train de disposer tous les documents légaux sur la petite table entre les deux hommes. Jusque-là, j’avais observé ceux-ci à la dérobée, maintenant, je baissai la tête et poursuivis mon ouvrage. Après ce qui me sembla un long silence, j’entendis Catilina demander d’une voix très calme :
— Et pourquoi cela ?
— Pour parler franchement : parce que tu es par trop manifestement coupable.
Un autre silence, puis la voix de Catilina reprit, toujours extrêmement posée :
— Mais Fonteius était coupable d’extorsion contre les Gaulois, et tu l’as défendu.
— Certes. Mais il y a des degrés dans la culpabilité. Fonteius était corrompu, mais inoffensif. Tu es corrompu, et tu es aussi tout autre chose.
— Ce sera au tribunal d’en décider.
— Habituellement, je suis d’accord. Mais tu as acheté le verdict à l’avance, et ce n’est pas une comédie à laquelle je tiens à participer. Tu as fait en sorte qu’il m’est impossible de me convaincre que j’agis honorablement. Et si je ne peux me convaincre moi-même, je ne pourrai convaincre personne d’autre — ni ma femme ni mon frère ni maintenant, et peut-être plus important que tout, mon fils quand il sera assez grand pour comprendre.
À cet instant, je risquai un coup d’œil vers Catilina. Il se tenait debout, parfaitement immobile, les bras pendant de part et d’autre de son corps, et cela m’évoqua un animal qui vient de tomber sur un rival — c’était une immobilité de prédateur, attentif et prêt à combattre. Il déclara d’un ton léger, mais d’une légèreté qui me parut soudain plus forcée :
— Tu te rends compte que cela sera sans conséquence pour moi, mais pas pour toi ? Peu importe qui sera mon avocat ; cela ne changera rien pour moi. Je serai acquitté. Mais pour toi, à présent — au lieu d’avoir mon amitié, tu seras mon ennemi.
Cicéron haussa les épaules.
— Je préfère n’être l’ennemi de personne, mais si c’est inévitable, je peux le supporter.
— Tu n’auras jamais eu un ennemi tel que moi, je te le promets. Demande aux Africains, ajouta-t-il avec un grand sourire. Demande à Gratidianus.
— Tu lui as arraché la langue, Catilina. La conversation serait difficile.
Catilina parut tanguer vaguement d’avant en arrière, et je me dis qu’il allait faire subir à Cicéron le sort qu’il avait à moitié réservé à Clodius la veille au soir. Mais cela aurait été un acte de pure folie, et Catilina n’était jamais totalement fou : les choses auraient été bien plus faciles si cela avait été le cas. Il se ressaisit donc et dit :
— Eh bien, je suppose que je dois te laisser partir.
— C’est cela, dit Cicéron en hochant la tête. Laisse les papiers, Tiron. Nous n’en avons plus besoin.
Je ne me souviens pas si la conversation s’est encore poursuivie, mais je ne le crois pas. Catilina et Cicéron se sont simplement tourné le dos, ce qui était la manière traditionnelle d’ouvrir les hostilités. Puis nous avons quitté cette vieille demeure vide et grinçante pour retrouver la chaleur de l’été romain.
Commença alors la période la plus angoissante et difficile de la vie de Cicéron, pendant laquelle je suis certain qu’il regretta souvent de s’être fait un tel ennemi de Catilina au lieu de se contenter de trouver une excuse pour ne pas le défendre. Car il n’y avait, comme il le fit souvent remarquer, que trois issues possibles aux élections à venir, et aucune n’était plaisante. Soit il serait consul, et Catilina ne le serait pas — auquel cas qui pouvait dire jusqu’où son rival aigri était prêt à aller ? Soit Catilina serait consul, et lui ne le serait pas, et toutes les ressources de ce poste seraient alors tournées contre lui. Soit — et je crois que c’est cette solution qui l’inquiétait le plus — Catilina et lui seraient consuls ensemble, et son rêve d’imperium suprême se transformerait en une année de bataille ininterrompue, laissant les affaires de la République paralysées par l’acrimonie.
Le premier choc survint avec l’ouverture du procès de Catilina, quelques jours plus tard, lorsque s’avança dans le rôle de l’avocat de la défense nul autre que le premier consul en exercice, Lucius Manlius Torquatus, chef de l’une des familles patriciennes les plus anciennes et respectées de Rome. Catilina fut escorté au tribunal par toute la vieille garde traditionnelle de l’aristocratie — Catulus, bien sûr, mais aussi Hortensius, Lepidus et le vieux Curion. La seule consolation pour Cicéron était que la culpabilité de Catilina fût si manifestement évidente, et que Clodius, qui avait sa propre réputation à considérer, présentât les preuves de manière tout à fait honorable. Quoique Torquatus fût un avocat courtois et précis, il ne put (pour reprendre l’expression en vogue à l’époque) que mettre ce qu’il put de parfum sur la merde en question. Les jurés avaient été achetés, mais les preuves de la conduite de Catilina en Afrique étaient suffisamment choquantes pour qu’ils fussent à deux doigts de le déclarer coupable, et il ne fut acquitté que per infamiam, c’est-à-dire qu’il bénéficia d’une relaxe marquée d’infamie. Clodius, craignant des représailles de Catilina et des partisans, quitta la ville peu après pour servir dans l’état-major de Lucius Murena, le nouveau gouverneur de Gaule transalpine.
— Si seulement je m’étais chargé de l’accusation de Catilina, grogna Cicéron, il serait à Massilia avec Verres maintenant, en train de contempler le mouvement des vagues !
Mais au moins avait-il évité le déshonneur d’avoir défendu Catilina — et il attribuait principalement le mérite de cette décision à Terentia, dont il écouta plus volontiers les conseils par la suite.
La stratégie électorale exigeait à présent de Cicéron qu’il quitte Rome pour quatre mois afin de faire campagne dans le nord de l’Italie et en Gaule cisalpine. Aucun candidat au consulat n’avait, à ma connaissance, jamais fait une pareille chose, mais Cicéron, quoiqu’il répugnât à quitter la ville si longtemps, était convaincu que cela en valait la peine. Lorsqu’il avait postulé à l’édilité, le nombre des électeurs enregistrés arrivait à quelque quatre cent mille, mais ces listes avaient été révisées par les censeurs et, avec l’extension du droit de suffrage remontant au nord jusqu’au Pô, l’électorat atteignait à présent près d’un million de personnes. Très peu de ces citoyens prendraient la peine de se rendre à Rome pour voter, mais Cicéron estimait que, s’il arrivait à persuader ne fût-ce qu’un sur dix de ceux qu’il rencontrerait à faire le voyage, cela lui donnerait un avantage décisif sur le Champ de Mars.
Il décida de partir après les jeux romains, qui commençaient comme toujours le 5 septembre. C’est alors que Cicéron connut son deuxième — je n’appellerais pas cela exactement un choc, mais ce fut certainement plus dérangeant qu’une simple surprise. Les jeux romains étaient toujours organisés par les édiles curules, dont l’un n’était autre que César. Comme cela avait été le cas avec Antonius Hybrida, nul n’en attendait grand-chose dans la mesure où l’on savait César sans le sou. Mais il prit cependant toute l’organisation à sa charge et, de sa manière seigneuriale, déclara que ces jeux étaient donnés non seulement en l’honneur de Jupiter, mais aussi à la mémoire de son père défunt. Des jours auparavant, il fit construire des colonnades sur le forum afin que les gens puissent déambuler et regarder les bêtes sauvages qu’il avait fait venir, et les gladiateurs qu’il avait achetés — pas moins de trois cent vingt paires, en pectoral d’argent : le plus grand nombre jamais produit en spectacle public. Il donna des banquets, fit faire des processions, organisa des pièces de théâtre et, au matin même des jeux, les citoyens de Rome découvrirent qu’il avait fait édifier pendant la nuit une statue du héros populaire Marius — personnage honni des aristocrates — dans l’enceinte du Capitole.
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