Les acclamations respectueuses qui accueillirent ces remarques étaient sans nul doute destinées plus aux dieux qu’à l’orateur, mais elles marquaient surtout le signal que Cicéron pouvait quitter la tribune avec un semblant de dignité. Il eut la sagesse de ne pas s’attarder. Dès qu’il eut descendu les marches, sa garde se resserra autour de lui et, tandis que ses licteurs lui ouvraient la voie, nous nous frayâmes un chemin à travers le forum en direction du Quirinal. Si je vous raconte cela, c’est pour vous montrer que la situation était loin d’être stable à la tombée de la nuit, et que Cicéron était loin d’être aussi sûr de ce qu’il allait faire que ce qu’il prétendit par la suite. Il aurait aimé pouvoir rentrer chez lui afin de consulter Terentia, mais le hasard voulut que, pour la seule et unique fois de toute sa vie, il n’avait pas le droit de franchir le seuil de sa propre maison : pendant les rites nocturnes de la Bonne Déesse, aucun représentant de la gent masculine n’était autorisé sous le même toit que la prêtresse du culte ; même le petit Marcus avait été envoyé ailleurs. Nous dûmes donc gravir la via Salutaris pour nous rendre chez Atticus, où il avait été prévu que le consul passerait la nuit.
C’est donc de là, avec des gardes armés cernant la maison et toutes sortes de gens — sénateurs, chevaliers, tribuns du trésor, licteurs, messagers — qui ne cessaient d’entrer et de sortir de l’ atrium bondé, que Cicéron donna ses ordres pour protéger la ville. Il envoya également un mot à Terentia pour l’informer de ce qui se passait. Puis il se retira au calme de la bibliothèque pour essayer de décider quoi faire des cinq conjurés. Des quatre coins de la pièce, les bustes ornés de guirlandes fraîches d’Aristote, Platon, Zénon et Épicure contemplaient ses délibérations avec un calme imperturbable.
— Si j’autorise l’exécution des traîtres, je serai poursuivi par leurs partisans jusqu’à la fin de mes jours — vous avez vu comme la foule était hostile. En revanche, si je me contente de les envoyer en exil, ces mêmes partisans ne cesseront jamais de faire campagne pour leur retour. Je ne serai plus jamais en sécurité et toute cette agitation ne tardera pas à revenir.
Il adressa un regard abattu à la tête d’Aristote.
— La philosophie du juste milieu ne semble pas devoir s’appliquer à cette situation.
Épuisé, il s’assit au bord de son siège et se pencha en avant, les mains croisées sur la nuque, les yeux fixés sur le sol. Il ne manquait pas de conseils. Son frère Quintus prônait la fermeté : les conjurés étaient manifestement coupables et tout Rome — et donc le monde entier — le prendrait pour une mauviette s’il ne les condamnait pas à mort. C’était une guerre ! Le doux Atticus prônait exactement le contraire : si Cicéron avait défendu quelque chose tout au long de sa vie politique, c’était sans nul doute le respect de la loi. Pendant des siècles, tout citoyen avait toujours pu faire appel d’un jugement arbitraire. Sur quoi l’affaire Verres avait-elle reposé sinon sur ce principe ? Civis Romanus sum ! Quant à moi, je crains fort de devoir avouer que, quand mon tour vint de parler, je me déclarai en faveur de l’échappatoire. Cicéron n’avait plus que vingt-six jours à gouverner. Pourquoi ne pas enfermer les prisonniers et laisser à ses successeurs le soin de choisir leur destin ? Quintus et Atticus levèrent tous deux les bras en entendant cela, mais Cicéron vit clairement les avantages de ma proposition et, des années plus tard, il me dit que c’était moi qui avais raison.
« Néanmoins, c’est un jugement a posteriori, ajouta-t-il, ce qui est bien entendu le défaut incorrigible de l’Histoire. Si tu te souviens des circonstances de l’époque, des soldats dans la rue et des bandes armées qui se rassemblaient, des rumeurs selon lesquelles Catilina pouvait attaquer la ville à tout moment pour tenter de délivrer ses complices… comment aurais-je pu éviter de prendre position ? »
Le conseil le plus extrême lui fut donné par Catulus, qui débarqua avec un groupe d’anciens consuls plus tard dans la soirée, juste au moment où Cicéron allait se coucher. Il y avait avec lui les deux frères Lucullus, Lepidus, Torquatus et l’ancien gouverneur de Gaule cisalpine, C. Pison. Ils venaient réclamer l’arrestation de César.
— Sur quelles preuves ? demanda Cicéron en se levant avec lassitude pour accueillir la délégation.
— La trahison, bien sûr. Avons-nous le moindre doute sur le fait qu’il ait trempé dans cette affaire depuis le début ?
— Aucun. Mais ce n’est pas la même chose que d’avoir des preuves.
— Alors arrange-toi pour en trouver, suggéra l’aîné des Lucullus d’une voix doucereuse. Il suffit que Volturcius te fasse une déposition plus détaillée impliquant César, et nous l’aurons enfin.
— Je peux t’assurer qu’une majorité des sénateurs votera son arrestation, renchérit Catulus.
Ses compagnons l’appuyèrent à mi-voix.
— Et ensuite ?
— Fais-le exécuter avec les autres.
— Exécuter le chef de la religion d’État sur une accusation bidon ? Il y aura une guerre civile.
— Il y aura sûrement une guerre civile un jour ou l’autre, grâce à César, rétorqua Lucullus, mais en agissant maintenant, tu pourras peut-être l’empêcher. Pense à ton autorité. On vient de t’accorder une action de grâces. Ton prestige au sénat n’a jamais été aussi grand.
— On ne m’a sûrement pas accordé une action de grâces pour agir comme un tyran qui ferait assassiner ses opposants.
— On te l’a accordée parce que je l’ai proposé, énonça Catulus.
— Et tu hais tellement César pour t’avoir privé du pontificat que tu ne vois plus les choses clairement !
Je n’avais jamais entendu Cicéron parler de cette façon à un vieux patricien, et le corps tout entier du vieux Catulus parut secoué d’un sursaut, comme s’il avait marché sur quelque chose de tranchant.
— À présent, écoutez-moi, poursuivit le consul en tendant l’index. Écoutez-moi tous. Je garde César exactement là où je veux qu’il soit. Enfin, je tiens ce Léviathan par la queue. S’il laisse son prisonnier s’échapper cette nuit, je suis d’accord, nous pourrons l’arrêter, parce qu’il nous aura donné la preuve de sa culpabilité. Mais c’est justement pour cette raison qu’il ne le laissera pas fuir. Il obéira à la volonté du sénat, pour une fois. Et j’entends bien m’assurer que c’est une habitude qu’il va prendre.
— Jusqu’à ce qu’il recommence comme avant, intervint Pison, que César venait d’essayer de faire exiler pour corruption.
— Alors, nous devrons à nouveau le battre à son propre jeu, répliqua Cicéron. Et nous devrons continuer à le faire aussi longtemps que nécessaire. Je crois que je l’ai cerné maintenant, et la façon dont j’ai géré le problème durant toute cette année montre que mon jugement en la matière n’est en général pas trop mauvais.
Ses visiteurs se turent. Il était l’homme de l’instant. Son prestige était à son apogée. Pour une fois, personne ne semblait pouvoir le contredire, pas même Lucullus. Pison finit par demander :
— Et les conjurés ?
— C’est au sénat de décider, pas à moi.
— Ils vont attendre que tu leur dises quoi faire.
— Eh bien, ils attendront en vain. Par tous les dieux, n’en ai-je pas fait assez ? s’écria soudain Cicéron. J’ai dévoilé le complot. J’ai empêché Catilina de devenir consul. Je l’ai chassé de Rome. J’ai empêché que la moitié de la ville soit incendiée et que nous soyons massacrés dans nos maisons. J’ai placé les traîtres sous bonne garde. Et maintenant, suis-je censé endosser aussi toute l’opprobre pour leur exécution ? Il est temps que, vous aussi, vous commenciez à jouer votre rôle, sénateurs.
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