Lorsque le consul finit son exposé, qui comprenait une description du complot visant à mettre le feu à certaines parties de la ville et à massacrer de nombreux sénateurs et autres personnalités éminentes, il y eut comme un soupir, une sorte de grognement collectif.
— La question qui se pose à présent, citoyens, est de savoir ce qu’il convient de faire de ces scélérats. Je propose que nous examinions dans un premier temps les preuves contre les accusés, puis que nous écoutions ce qu’ils ont eux-mêmes à dire. Faites entrer les témoins !
Les quatre Gaulois arrivèrent les premiers. Ils furent visiblement impressionnés par les longues rangées de sénateurs en toge blanche, formant un tel contraste avec leur propre apparence. Titus Volturcius fut introduit ensuite, tremblant tellement qu’il arrivait à peine à marcher le long de l’allée centrale. Une fois qu’ils eurent gagné leur place, Cicéron appela Flaccus, qui se tenait posté à l’entrée :
— Fais entrer le premier prisonnier !
— Lequel veux-tu interroger d’abord ? questionna Flaccus d’une voix forte.
— Le premier que tu trouveras, répliqua Cicéron avec détermination.
Et c’est ainsi que Cethegus, escorté par deux gardes, fut amené de la réserve, à l’autre bout du temple, jusqu’à l’endroit où Cicéron attendait. En se retrouvant devant l’assemblée de ses pairs, le jeune sénateur recouvra un peu de sa superbe. Il avança en affichant sa décontraction, et quand le consul lui eut montré les lettres et demandé de reconnaître son cachet, il prit son rouleau avec désinvolture.
— C’est le mien, je crois.
— Donne-le-moi.
— Si tu insistes, répliqua Cethegus en lui tendant la lettre. Mais je dois avouer qu’on m’a toujours appris que cela ne se faisait pas de lire le courrier d’autrui.
Cicéron ne lui prêta pas attention, ouvrit le pli et lut à voix haute :
— « De Caius Cornélius Cethegus à Catugnatus, chef des Allohroges — Salut à toi ! Par cette lettre, je te donne ma parole que mes compagnons et moi tiendrons la promesse que nous avons faite à tes députés, et que si ta nation se soulève contre ton oppresseur inique à Rome, elle n’aura pas d’alliés plus loyaux que nous. »
En entendant cela, l’assemblée des sénateurs poussa un grand cri d’outrage. Cicéron leva la main.
— Est-ce bien ton écriture ? demanda-t-il à Cethegus.
Le jeune sénateur, visiblement décontenancé par l’accueil qui lui était fait, marmonna quelque chose que je ne pus entendre.
— Est-ce ton écriture ? répéta Cicéron. Parle plus fort !
Cethegus hésita, puis répondit à voix basse que oui.
— Eh bien, jeune homme, de toute évidence, nous n’avons pas eu les mêmes maîtres car on m’a toujours appris que ce qui ne se fait pas, ce n’est pas d’ouvrir le courrier d’autrui mais de fomenter une trahison avec une puissance étrangère ! Et maintenant, poursuivit Cicéron en consultant ses notes, chez toi, ce matin, nous avons découvert un arsenal d’une centaine de glaives et d’autant de poignards. Qu’as-tu à dire pour ta défense ?
— Je suis collectionneur de bonnes lames… commença Cethegus.
Peut-être essayait-il de faire de l’esprit ; si c’était le cas, sa plaisanterie se révéla assez stupide, et ce fut aussi sa dernière. Le reste de ses paroles se perdit dans les protestations virulentes qui s’élevèrent de tous les coins du temple.
— Nous t’avons assez entendu, dit Cicéron. Tu as toi-même reconnu ta culpabilité. Emmenez-le et faites venir le suivant.
Cethegus fut reconduit, nettement moins désinvolte qu’à son arrivée, et l’on amena Statilius devant le consul. La procédure se répéta : il reconnut son cachet, la lettre fut ouverte et lue à voix haute (les termes étaient presque identiques à ceux utilisés par Cethegus), il reconnut que l’écriture était bien la sienne mais, quand il fut sommé de s’expliquer, assura qu’il n’avait pas écrit cela sérieusement.
— Tu n’as pas écrit cela sérieusement ? répéta Cicéron, stupéfait. Tu invites une tribu étrangère à assassiner des hommes, des femmes et des enfants romains pour rire ?
Statilius ne put que baisser la tête.
Vint ensuite le tour de Capito, avec le même résultat, puis Caeparius fit une apparition échevelée. C’était lui qui avait tenté de fuir à l’aube, mais il avait été capturé alors qu’il se rendait en Apulie avec des lettres pour l’armée rebelle. Ses aveux furent les plus abjects de tous. Puis, enfin, il ne resta plus qu’à interroger Lentulus Sura et ce fut pour tous un moment des plus dramatiques, car il faut se souvenir que Sura était non seulement prêteur urbain, et donc le troisième magistrat le plus puissant de l’État, mais aussi ancien consul : personnage d’une cinquantaine d’années, de lignée et d’apparence distinguées. Il arriva et jeta autour de lui des coups d’œil suppliants aux collègues avec lesquels il avait siégé pendant un quart de siècle au plus haut conseil de l’État, mais aucun ne voulut croiser son regard. Avec la plus haute répugnance, il reconnut les deux dernières lettres, qui portaient toutes deux son cachet. Celle destinée aux Gaulois était sensiblement la même que les lettres déjà lues plus tôt. La seconde était adressée à Catilina. Cicéron en brisa le sceau.
— « Celui que je t’envoie t’apprendra qui je suis , lut-il. Tâche de te montrer homme, songe jusqu’à quel point tu es engagé, et vois ce que la nécessité réclame encore. Prends soin de te faire des auxiliaires partout, même dans les rangs les plus bas. »
Cicéron tendit la lettre à Sura.
— C’est bien ton écriture ?
— Oui, répondit Sura avec la plus grande dignité, mais il n’y a là rien de condamnable.
— Cette phrase, « même dans les rangs les plus bas » — qu’entends-tu par là ?
— Des gens pauvres — des bergers, des métayers, ce genre de personnes.
— N’est-ce pas une façon un peu hautaine de qualifier ses concitoyens pour un prétendu champion des pauvres ?
Cicéron se tourna ensuite vers Volturcius :
— Tu étais censé remettre cette lettre à Catilina dans son quartier général, n’est-ce pas ?
— Oui, convint Volturcius en baissant les yeux.
— Qu’entend exactement Sura par cette expression « même dans les rangs les plus bas » ? Te l’a-t-il dit ?
— Oui, consul, il l’a fait. Il entend par là que Catilina doit inciter les esclaves à se soulever.
Les vociférations qui accueillirent cette révélation furent d’une telle violence qu’elles en devenaient presque palpables. Encourager un soulèvement d’esclaves si peu de temps après les ravages provoqués par Spartacus et ses partisans était pire encore que de conclure alliance avec les Gaulois.
— Démission ! Démission ! Démission ! scanda le sénat au préteur urbain.
Plusieurs sénateurs se précipitèrent même depuis l’autre côté du temple pour arracher à Sura sa toge bordée de pourpre. Il tomba par terre et disparut brièvement derrière la foule des assaillants et des gardes. De grands lambeaux de toge furent emportés et il se retrouva très vite revêtu de ses seuls sous-vêtements. Son nez saignait et ses cheveux, habituellement huilés et soigneusement coiffés, étaient tout hérissés. Cicéron demanda qu’on lui apporte une nouvelle tunique, et lorsqu’on lui en eut trouvé une, il alla jusqu’à descendre de son estrade pour aider Sura à la mettre.
Dès que le calme fut plus ou moins revenu, Cicéron soumit au vote la question de savoir si Sura devait être démis de sa magistrature. Le sénat tout entier retentit d’un « Oui ! » écrasant d’une portée considérable puisqu’il signifiait que Sura perdait son immunité. Sura fut emmené alors qu’il se tamponnait le nez, et le consul reprit son interrogatoire de Volturcius :
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