Cicéron remonta ainsi tout le premier rang, appelant un ex-consul après l’autre. Catulus fit un exposé à vous figer le sang sur les horreurs des massacres et des incendies volontaires, et apporta lui aussi un soutien ferme et définitif en faveur de la peine de mort ; les frères Lucullus firent de même, ainsi que Pison, Curion, Cotta, Figulus, Volcacius, Servilius, Torquatus et Lepidus ; même Lucius, le cousin de César, se déclara à contrecœur en faveur de la peine capitale. Avec Silanus et Murena, cela faisait quatorze personnalités de rang consulaire qui prônaient le même châtiment. Aucune voix ne s’éleva contre. Les avis étaient tellement unanimes que Cicéron m’avoua plus tard qu’il avait craint d’être accusé d’avoir brigué les votes. Après plusieurs heures, durant lesquelles on n’entendit que des déclarations en faveur de la peine de mort, il se leva et demanda si quelqu’un souhaitait proposer une peine différente. Toutes les têtes se tournèrent naturellement vers César, mais ce fut un ancien préteur, Tiberius Claudius Néron, qui se leva le premier. Il avait compté au nombre des commandants de Pompée dans sa guerre contre les pirates et parlait au nom de son chef.
— Pourquoi se presser autant, citoyens ? Les conspirateurs sont sous les verrous. Je crois que nous devrions rappeler Pompée le Grand pour qu’il se charge de Catilina. Une fois leur chef vaincu, nous pourrons décider à loisir de ce que nous allons faire de ses laquais.
Quand Néron eut terminé, Cicéron demanda :
— Quelqu’un d’autre voudrait-il s’exprimer contre une peine de mort immédiate ?
C’est alors seulement que César décroisa lentement les jambes et se leva. Une formidable cacophonie de cris et de quolibets s’éleva aussitôt, mais César s’y attendait visiblement et avait préparé sa réaction. Il garda les mains derrière le dos et attendit patiemment que le bruit s’estompe.
— Pères conscrits, quiconque pèse une question difficile doit chasser de son esprit la haine et la colère tout autant que l’affection et la compassion, déclara-t-il de sa voix basse et menaçante. Il n’est pas facile de discerner la vérité si l’on cède à l’émotion.
Il prononça ce dernier mot avec un mépris si mordant qu’il réduisit aussitôt ses adversaires au silence.
— Vous vous demandez peut-être pourquoi je m’oppose à la peine de mort…
— Parce que tu es coupable, toi aussi ! cria une voix.
— Si j’étais coupable, rétorqua César, quelle meilleure façon de le cacher que de me joindre à votre chœur pour réclamer la mort ? Non, je ne m’oppose pas à la mort parce que ces hommes ont été mes amis — dans les affaires publiques, il convient de laisser de tels sentiments de côté. Je ne m’y oppose pas non plus parce que je juge leur crime insignifiant. Je pense franchement qu’aucune torture ne serait assez cruelle pour punir ces hommes. Mais les gens ont la mémoire courte. Une fois que les criminels sont passés en jugement, leur culpabilité ne tarde pas à s’effacer ou bien devient sujet à polémique. En revanche, ce qui est ineffaçable, c’est leur châtiment, surtout s’il est sévère. Je suis certain que Silanus a l’intérêt de son pays à cœur lorsqu’il défend sa proposition. Pourtant, elle me paraît, non pas cruelle — car rien ne saurait être trop cruel quand on traite avec de tels personnages — mais en contradiction avec le droit public de notre république.
« Tous les précédents regrettables trouvent leurs origines dans des mesures qui paraissaient à l’époque souhaitables. Il y a vingt ans, quand Sylla a ordonné l’exécution de Brutus et de ses semblables, qui parmi nous n’a pas approuvé son action ? Ces hommes étaient des scélérats et des fauteurs de troubles ; tout le monde s’accordait à penser qu’ils méritaient de mourir.
Pourtant, ces exécutions ont en fait été le premier pas sur le chemin d’une catastrophe nationale. Très vite, celui qui convoitait la terre ou la villa d’un autre — ou même, à la fin, sa vaisselle ou ses vêtements — pouvait s’en débarrasser en le dénonçant comme traître. Ainsi, ceux qui s’étaient réjouis de la mort de Brutus se retrouvèrent eux-mêmes traînés au supplice, et les tueries ne cessèrent que quand Sylla eut gavé de richesses tous ses partisans. Bien sûr, je ne crains rien de tel de Marcus Cicéron. Mais, dans une grande nation comme la nôtre, il y a bien des caractères différents, et il peut arriver qu’en d’autres temps, sous un autre consul qui aurait, comme lui, une armée à sa disposition, on prenne le faux pour le vrai. Si le cas se présentait et que, fort de cet exemple et armé d’un décret du sénat, ce consul choisissait de tirer le glaive, qui aurait-il pour l’arrêter ?
Son propre nom ayant été prononcé, Cicéron intervint :
— J’ai écouté les remarques du grand pontife avec beaucoup d’attention, dit-il. Propose-t-il que les prisonniers soient tout simplement relâchés pour qu’ils puissent grossir l’armée de Catilina ?
— En aucun cas, répondit César. J’admets qu’ils ont perdu le droit de respirer le même air et de voir la même lumière que le reste d’entre nous. Toutefois, la mort a été prescrite par les dieux immortels non pour punir, mais pour nous soulager de nos maux et de nos épreuves. Si nous les tuons, nous mettrons fin à leurs souffrances. Je propose donc un destin plus cruel : que tous les biens des prisonniers soient confisqués et qu’eux-mêmes restent emprisonnés, chacun dans une ville séparée, jusqu’à la fin de leurs jours. Les condamnés ne pourront jamais faire appel de cette peine, et quiconque tentera de le faire pour eux se rendra coupable d’un acte de trahison . La vie, pères conscrits, conclut-il, devra signifier toute la vie.
Quelle impudence ! Mais aussi quelle intelligence et quelle efficacité ! Alors même que je notais la motion de César et la tendais à Cicéron, j’entendais les chuchotements fébriles parcourir le sénat. Le consul me prit les tablettes avec une expression inquiète sur le visage. Il sentait que son ennemi avait réussi un coup plein d’adresse, mais ne pouvait en prévoir toutes les implications ni ne savait comment réagir. Il lut la proposition de César à voix haute et demanda si quelqu’un souhaitait émettre un commentaire, ce que ne manqua pas de faire Silanus, consul désigné et roi des cocus.
— Les paroles de César m’ont profondément ému, déclara-t-il en se frottant onctueusement les mains, tellement ému en fait que je ne voterai pas pour ma propre proposition. Je pense à présent moi aussi que l’emprisonnement à perpétuité est une peine plus appropriée que la mort.
Cette déclaration suscita des exclamations étouffées suivies par une sorte de bruissement dans les rangs indiquant que le vent de l’opinion générale était en train de tourner. Si on leur donnait à choisir entre l’exil et la mort, la majorité des sénateurs choisiraient la mort. Mais si on leur proposait de choisir entre la mort et la prison à perpétuité, ils pouvaient très bien revoir leur position. Et qui aurait pu le leur reprocher ? Cela semblait être la solution parfaite : les conjurés recevraient un châtiment exemplaire, et le sénat échapperait à l’anathème en évitant d’avoir du sang sur les mains. Cicéron chercha anxieusement autour de lui des défenseurs de la peine de mort, mais voilà que tous ceux qui prenaient la parole prônaient à présent les mérites de l’emprisonnement à perpétuité. Hortensius soutint la motion de César ; contre toute attente, Isauricus fit de même. Metellus Nepos déclara qu’une exécution sans la possibilité de faire appel serait illégale, et fit écho à la demande de Néron de rappeler Pompée. Après une ou deux heures de ce son de cloche, quelques voix seulement s’élevant encore pour réclamer la mort, Cicéron demanda une brève suspension pour permettre aux sénateurs d’aller se soulager ou se rafraîchir. Pendant ce temps, il tint rapidement conseil avec Quintus et moi. Le jour commençait déjà à décliner et nous n’y pouvions rien — il était bien entendu formellement interdit d’allumer le moindre feu ou la moindre lampe dans l’enceinte d’un temple. Je compris soudain que le temps nous était compté.
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