Pendant trente ans, j’ai suivi les débats du sénat, et j’ai assisté à nombre de grands et fameux discours. Pourtant je n’en ai jamais vu un — pas un seul, même de loin — qui pût rivaliser avec les effets de cette brève intervention de Caton. En quoi consiste l’éloquence si ce n’est en l’art de traduire l’émotion en mots précis et justes ? Caton parvint à exprimer ce que ressentaient une majorité d’hommes qui n’avaient pas les mots pour le dire, même pour se le dire. Il les sermonna, et ils lui en furent reconnaissants. De tous les coins du temple, des sénateurs se levèrent et l’applaudirent en venant se placer auprès de leur héros pour indiquer qu’ils le soutenaient. Il n’était plus ce personnage excentrique au dernier rang. Il était le roc, l’ossature et le nerf de la vieille république. Cicéron le contemplait avec étonnement. Quant à César, il se leva d’un bond pour réclamer un droit de réponse et entama aussitôt un discours. Mais tous voyaient bien qu’il ne cherchait qu’à gagner du temps sur la motion de Caton pour empêcher le vote car il ne restait déjà que très peu de lumière et les ombres s’allongeaient très loin dans le temple. Des cris de fureur retentirent parmi ceux qui entouraient Caton et certains en vinrent aux mains. Plusieurs chevaliers qui se tenaient à la porte se précipitèrent à l’intérieur, brandissant leur glaive. César agitait les épaules en tous sens pour se dégager des mains qui tentaient de le faire asseoir, et continuait de parler.
Les chevaliers se tournèrent vers Cicéron, guettant ses instructions. Un signe de tête ou un doigt levé aurait suffi pour que César fût passé au fil de l’épée. Et, pendant une fraction de seconde, Cicéron hésita. Néanmoins, il fit non de la tête. César fut relâché et, dans le chaos qui suivit, il dut quitter précipitamment le temple car je ne le vis plus ensuite. Cicéron descendit de son estrade et parcourut l’allée avec ses licteurs pour admonester les sénateurs et séparer les combattants, en repoussant certains de force à leur place. Il ne retourna sur sa chaise que lorsqu’un semblant d’ordre fut rétabli.
— Pères conscrits, dit-il alors, le visage d’un blanc de craie dans la pénombre, la voix tendue et assourdie, le sentiment général de cette assemblée est clair. La motion de Marcus Caton l’emporte. La sentence est la mort.
Il était à présent vital d’agir vite. Les condamnés devaient être conduits rapidement à la salle d’exécution avant que leurs amis et partisans ne prennent réellement conscience de ce qui allait leur arriver. Pour amener chaque prisonnier, Cicéron mit un ancien consul à la tête d’un détachement de gardes : Catulus alla chercher Cethegus, Torquatus s’occupa de Capito, Pison de Caeparius et Lepidus de Statilius. Après avoir réglé les derniers détails et demandé que les autres sénateurs restent à leur place pendant les exécutions, il partit lui-même en dernier chercher le condamné le plus important, à savoir Lentulus Sura.
Dehors, le soleil venait juste de se coucher. La foule rassemblée ne présageait rien de bon, cependant, les gens s’écartèrent aussitôt pour nous laisser passer. Ils me firent penser aux spectateurs d’un sacrifice, à la fois solennels, respectueux et intimidés par les mystères de la vie et de la mort. Nous nous rendîmes avec notre escorte sur le Palatin, chez Spinther, qui était un parent de Sura, et trouvâmes notre prisonnier dans l’ atrium , en train de jouer aux dés avec l’un des hommes préposés à sa garde. Il venait de lancer : les dés roulaient encore sur le plateau lorsque nous entrâmes. En voyant l’expression de Cicéron, il dut comprendre instantanément que tout était fini pour lui. Il baissa les yeux vers les dés pour vérifier son score, puis nous regarda et nous adressa un sourire éteint.
— On dirait bien que j’ai perdu, dit-il.
Je ne peux que louer l’attitude de Sura. Son grand-père et son arrière-grand-père, qui avaient été consuls tous les deux, auraient été fiers de sa conduite, du moins pour ce qui était de cette dernière heure. Il remit une bourse contenant de l’argent à distribuer entre ses gardiens puis sortit de la maison aussi tranquillement que s’il se rendait aux bains. Le seul reproche qu’il se permit fut des plus légers :
— Je crois que tu m’as tendu un piège, dit-il à Cicéron.
— Tu t’es piégé tout seul, rétorqua le consul.
Sura n’ajouta rien durant toute notre traversée du forum et marcha d’un pas ferme, le menton levé. Il portait toujours la simple tunique qu’on lui avait donnée la veille. Pourtant, à voir leur attitude, on aurait pu croire que c’était Cicéron, d’une pâleur mortelle dans sa pourpre consulaire, le condamné et Sura son gardien. Je sentais les yeux de la foule immense braqués sur nous. Tous étaient aussi sages, curieux et dociles que des moutons. Au pied de l’escalier conduisant au carcer , le beau-fils de Sura, Marc Antoine, se précipita devant la garde en criant pour savoir ce qui se passait.
— J’ai un bref rendez-vous, lui répondit tranquillement Sura. Ça ne prendra qu’un moment. Va réconforter ta mère. Elle aura plus besoin de toi que moi.
Marc Antoine gémit de chagrin et de colère et essaya de s’avancer pour toucher Sura, mais il fut écarté par les licteurs. Nous gravîmes les marches entre les détachements de soldats, nous inclinâmes pour franchir une entrée basse mais très profonde, presque semblable à un tunnel, et débouchâmes dans une salle de pierre circulaire et dépourvue de fenêtres, éclairée par des torches. L’air était confiné, empuanti par l’odeur de la mort et des déjections humaines. Mes yeux s’habituèrent à la pénombre et je reconnus Catulus, Pison, Torquatus et Lepidus, qui tenaient les plis de leur toge pressés contre leur nez, et aussi la silhouette trapue du carnifex, le bourreau officiel en tablier de cuir flanqué d’une demi-douzaine d’assistants. Les autres prisonniers étaient déjà allongés par terre, les bras étroitement noués derrière le dos. Capito, qui avait passé la journée avec Crassus, pleurait doucement. Statilius, qui avait été détenu dans la résidence officielle de César, avait trouvé l’oubli dans le vin. Caeparius semblait isolé du reste du monde, recroquevillé sur lui-même, les yeux fermés. Cethegus protestait avec véhémence que tout cela était illégal et réclamait le droit de s’adresser au sénat ; quelqu’un lui assena un coup de pied dans les côtes, et il se tut. Le carnifex saisit Sura par les bras et les lui attacha prestement au niveau des coudes et des poignets.
— Consul, demanda Sura en grimaçant tandis qu’on l’attachait, me donnes-tu ta parole qu’il ne sera fait aucun mal à ma femme et à ma famille ?
— Oui, je te le promets.
— Et remettras-tu nos corps à nos familles pour que nous ayons des funérailles ?
— Oui, je le ferai.
(Marc Antoine assurera par la suite que Cicéron avait refusé cette dernière requête, ce qui est encore un de ses innombrables mensonges.)
— Ce n’était pas censé être mon destin. Les augures étaient très clairs.
— Tu t’es laissé suborner par des gens néfastes.
Quelques instants plus tard, Sura fut entravé et regarda autour de lui.
— Je meurs en aristocrate romain ! cria-t-il dans une attitude de défi. Et en patriote !
C’en fut trop pour Cicéron.
— Non, dit-il brièvement en adressant un signe de tête au carnifex, tu meurs en traître.
Sur ces mots, Sura fut entraîné vers le grand trou noir qui occupait le centre de la pièce et qui était le seul accès à la salle d’exécution, sous nos pieds. Deux hommes robustes le firent descendre dans ce trou, et j’eus une dernière vision de son beau visage effaré et hébété dans la lumière des torches. Puis d’autres mains puissantes durent le réceptionner car il disparut brusquement. Le corps prostré de Statilius fut descendu juste après Sura ; vint ensuite rapidement le tour de Capito, qui tremblait tant que ses dents s’entrechoquaient, puis de Caeparius, comme évanoui de terreur ; et enfin de Cethegus, qui hurla, sanglota et se débattit tant que deux hommes durent le faire asseoir pendant qu’un troisième lui attachait les jambes — ils finirent par le pousser tête la première dans le trou, et il atterrit avec un bruit sourd. Puis on n’entendit plus rien sinon quelques bruits de lutte, mais ceux-ci ne tardèrent pas à cesser, eux aussi. J’appris par la suite qu’ils avaient été pendus les uns après les autres à des crochets fixés au plafond. Au bout de ce qui parut une éternité, le carnifex cria que le travail était terminé, et Cicéron s’approcha à contrecœur du trou pour regarder en bas. On passa une torche au-dessus des victimes. Les cinq hommes étranglés gisaient les uns à côté des autres, levant vers nous leurs yeux aveugles exorbités. Je n’éprouvai aucune pitié : je pensais au corps mutilé du garçon qu’ils avaient sacrifié pour sceller leur pacte. Caton avait raison, me dis-je. Ils avaient mérité de mourir. Et c’est encore ce que je pense aujourd’hui.
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