Robert Harris - Conspirata

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Rome, 63 av. J.-C. À la veille de sa prise de pouvoir comme consul, l’avocat Cicéron mesure l’ampleur de sa tâche. Lui, l’homme sans noble ascendance, se sait méprisé par les patriciens, haï par les populistes. Au-delà même de sa personne, c’est la République qui est menacée, cernée par les complots des brigands en toge blanche et les manigances de l’ambitieux César. Il le sait : il faudra davantage que ses talents d’orateur pour détourner le glaive de sa gorge. Et Rome ne manque pas de glaives…
« Un livre au rythme enlevé, basé sur des faits et délicieusement croustillant. »
The New York Times « L’attrait du pouvoir et les périls qu’il provoque ont rarement été disséqués de manière aussi brillante dans un thriller. »
The Sunday Times

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DEUXIÈME PARTIE

PATER PATRIAE

62-58 av. J.-C

Nam Catonem nostrum non tu amas plus quam ego ;

sed tamen ille optimo animo utens

et summa fide nocet interdum rei publicae ;

dicit enim tamquam in Platonis politeia,

non tamquam in Romuli faece, sententiam.

« Certes je n’ai pas moins d’amitié que toi pour Caton,

mais, avec ses excellentes intentions, sa loyauté imperturbable,

il gâte souvent les affaires. Il s’exprime au sénat

comme s’il vivait dans la République de Platon,

et non dans le cloaque de Romulus. »

Cicéron, lettre à Atticus, 3 juin, 60 av. J.-C.

XII

Durant les premières semaines qui suivirent la fin de son consulat, tout le monde voulut entendre comment Cicéron avait déjoué la conjuration de Catilina. Il n’y avait pas une table chic à Rome qui ne lui fût ouverte. Il sortait beaucoup ; la solitude lui pesait affreusement. Souvent, je l’accompagnais, me tenant avec d’autres membres de sa suite derrière son lit de repas tandis qu’il abreuvait les convives d’extraits de ses discours, ou du récit de ses manœuvres pour échapper à l’assassinat le jour des élections sur le Champ de Mars ou encore du piège qu’il avait tendu à Lentulus Sura sur le pont Mulvius. Il illustrait ses propos en déplaçant assiettes et coupes, comme Pompée lorsqu’il décrivait d’anciennes batailles. Si quelqu’un l’interrompait ou cherchait à introduire un autre sujet de conversation, il attendait le premier silence, foudroyait l’importun du regard et reprenait le fil de son récit : « Comme je le disais … » Le matin, les plus illustres parmi les grandes familles se pressaient à ses salutations, et il leur montrait l’endroit exact où Catilina s’était tenu lorsqu’il lui avait proposé d’être son prisonnier, ou les meubles dont nous nous étions servis pour barricader la porte quand les conjurés avaient assiégé la maison. Au sénat, chaque fois qu’il se levait pour parler, un silence respectueux tombait sur l’assemblée, et il ne manquait pas une occasion de leur rappeler que, s’ils se trouvaient réunis là, c’était uniquement parce qu’il avait sauvé la république. Bref, il devint — et qui aurait cru que l’on pourrait un jour dire cela de Cicéron — un vrai casse-pieds.

Il aurait bien mieux valu pour lui qu’il quittât Rome pendant un an ou deux pour gouverner une province : le mythe aurait grandi durant son absence et il serait devenu une légende. Mais il avait cédé ses provinces à Hybrida et à Celer, et il ne lui restait rien d’autre à faire que de demeurer en ville et reprendre son métier d’avocat. La familiarité fait perdre tout attrait aux personnages les plus fascinants : on trouverait probablement ennuyeux Jupiter lui-même si on le croisait tous les jours dans la rue. Peu à peu, l’éclat de Cicéron se ternit. Pendant plusieurs semaines, il s’occupa à me dicter un énorme compte-rendu de ce qu’il avait accompli durant son consulat dans l’intention de le remettre à Pompée. Le rapport avait la taille d’un livre et justifiait chacune de ses actions dans ses moindres détails. Je savais que c’était une erreur et j’essayais toutes les tactiques possibles et imaginables pour en différer l’envoi — en vain. Il partit par courrier spécial en Orient et, en attendant la réaction du grand homme, Cicéron entreprit de mettre en forme et de publier les discours qu’il avait prononcés pendant les événements. Il y inséra de nombreux morceaux de bravoure sur lui-même, en particulier dans le discours public donné aux rostres le jour de l’arrestation des conjurés. J’étais tellement inquiet qu’un matin, alors qu’Atticus partait, je le pris à part et lui en lus un ou deux extraits.

— « Le jour où la vie nous fut conservée n’est pour nous ni moins heureux ni moins solennel que le jour qui nous vit naître ; et puisque la reconnaissance de nos pères a placé parmi les dieux immortels le fondateur de cette ville, vous garderez sans doute aussi, et transmettrez à vos descendants, le souvenir du magistrat, qui, la trouvant fondée et agrandie, la sauva de la ruine. »

— Quoi ? s’exclama Atticus. Je ne me souviens pas de l’avoir entendu dire une chose pareille.

— Il n’a rien dit de tel, répondis-je. Se comparer à Romulus en un tel moment lui aurait paru absurde. Et écoute ceci…

Je baissai la voix et regardai autour de moi pour m’assurer que Cicéron ne se trouvait pas à proximité.

— « Pour prix de si grands services, je ne vous demande, Romains, aucune récompense, aucune distinction, aucun monument de gloire sinon un souvenir impérissable de cette grande journée. L’avenir saura que, dans un seul et même temps, deux hommes se rencontrèrent, dont l’un reculait par-delà des bornes connues de la terre les limites de l’empire, tandis que l’autre lui conservait sa capitale, le siège même de sa vaste puissance… »

— Laisse-moi voir ça, demanda Atticus.

Il me prit le texte des mains et le lut en entier, secouant la tête avec incrédulité.

— Se mettre au même niveau que Romulus, c’est une chose, mais se comparer à Pompée en est une autre. Ce serait déjà assez dangereux si c’était quelqu’un d’autre qui le disait sur lui, mais qu’il le clame lui-même … ? Espérons que Pompée n’en aura jamais vent.

— Il le saura.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai reçu l’ordre de lui en envoyer un exemplaire.

Une fois encore, je vérifiai que personne n’écoutait.

— Pardonne-moi si je parle sans en être prié, m’excusai-je, mais il me donne bien du souci. Il n’est plus le même depuis les exécutions. Il ne dort pas bien, il n’écoute personne et pourtant il ne supporte plus de rester seul ne serait-ce qu’une heure. Je crois que la vision de ces morts l’a affecté — tu sais comme il est délicat.

— Le problème ne vient pas de sa nature trop sensible mais de sa conscience. S’il était absolument certain de la justesse de son action, il n’éprouverait pas le besoin de se justifier sans cesse.

La remarque était très pertinente et, avec le recul, je plains davantage Cicéron aujourd’hui que je ne le fis à l’époque, car il devait se sentir très seul à essayer de s’ériger en monument public. Cependant, sa plus grande folie ne fut pas son rapport vaniteux envoyé à Pompée ni ses vantardises incessantes, ni son discours revu et corrigé : ce fut une maison.

Cicéron n’était pas le premier homme politique, et je suis certain qu’il ne sera pas le dernier, à convoiter une maison au-dessus de ses moyens. Dans son cas, la maison en question était la grande demeure condamnée voisine de celle de Celer, qui se trouvait dans Clivus Victoriae, sur le Palatin, et qu’il avait remarquée lorsqu’il était allé convaincre le préteur de prendre le commandement de l’armée contre Catilina. Elle appartenait alors à Crassus mais avait auparavant été la propriété du tribun immensément riche M. Livius Drusus. On raconte que l’architecte qui l’avait conçue avait promis à Drusus qu’il lui construirait une maison d’où il pourrait voir tout autour de lui et où il serait à l’abri de tous les indiscrets, sans qu’aucun voisin y pût plonger ses regards. « Au contraire, aurait répliqué Drusus, dispose ma maison pour que tout ce que je ferai puisse être aperçu de tout le monde. » Et c’était effectivement ce genre de bâtisse : perchée sur la colline, massive, vaste, prétentieuse, visible de tous les coins du Capitole et du forum. Elle jouxtait d’un côté la maison de Celer et de l’autre un grand jardin public et un portique érigé par le père de Catulus. Je ne sais pas qui lui mit en tête d’en faire l’acquisition, j’imagine que ce devait être Clodia. En tout cas, elle mentionna lors d’un dîner que la maison était toujours à vendre et que ce serait « merveilleusement amusant » de l’avoir pour voisin. Naturellement, cela poussa Terentia à s’opposer à cette idée dès le début.

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