Nous rentrâmes sans tarder à la maison, dans ce cocon devenu familier de gardes du corps et de licteurs, mais il n’y avait aucune trace de Sanga, ni le moindre message de sa part. Cicéron marcha silencieusement jusqu’à son bureau et s’assit, les coudes sur sa table de travail, le bout des doigts pressé contre ses tempes, pour étudier le monceau de preuves étalées devant lui, en se massant le crâne comme pour y faire pénétrer la teneur du plaidoyer qu’il lui faudrait prononcer. Je ne l’avais jamais autant plaint. Toutefois, lorsque je m’avançai vers lui pour lui offrir mon aide, il agita la main sans même lever les yeux, me congédiant sans un mot. Je ne le revis pas de la soirée. C’est Terentia qui me prit à part pour me confier combien elle s’inquiétait pour la santé du consul. Il ne se nourrissait pas convenablement, me dit-elle, et ne dormait pas bien non plus. Même les exercices matinaux qu’il s’astreignait à pratiquer depuis sa jeunesse étaient délaissés. Je fus surpris qu’elle s’adresse à moi de manière si intime, car elle ne m’avait jamais beaucoup aimé en vérité, et reportait généralement sur moi les frustrations que faisait naître son mari. J’étais celui qui passait le plus de temps enfermé avec lui, pour travailler. J’étais celui qui dérangeait leurs rares moments de loisir ensemble en lui apportant des piles de lettres et des messages de visiteurs. Néanmoins, pour une fois, elle me parla poliment et presque comme à un ami.
— Tu dois lui faire entendre raison, me dit-elle. Je crois parfois que tu es le seul qu’il écoutera, alors que je ne peux que prier pour lui.
Le lendemain matin arriva et, comme nous n’avions toujours aucune nouvelle de Sanga, je commençai à craindre que Cicéron ne fût trop nerveux pour faire sa plaidoirie. Ayant en tête la requête de Terentia, je suggérai même qu’il demande un nouvel ajournement.
— Es-tu fou ? répliqua-t-il. Ce n’est pas le moment de faire preuve de faiblesse. Ça va aller. Ça va toujours.
Cependant, jamais je ne le vis trembler autant au début d’un discours ni commencer à voix aussi basse. Le forum était comble et très bruyant malgré les gros nuages qui s’amoncelaient au-dessus de Rome et déversaient d’occasionnelles averses sur la vallée. Mais, au bout du compte, Cicéron sut malgré tout distiller une dose d’humour surprenante dans ses propos, notablement lorsqu’il compara les prétentions au consulat de Servius et de Murena.
— Tu te lèves avant l’aube pour répondre à tes clients, dit-il à Servius, lui se lève pour arriver à temps avec son armée au poste dont il veut s’emparer. Tu t’éveilles au chant du coq, lui au son de la trompette. Tu disposes les pièces d’un procès, lui range ses troupes en ordre de bataille. Il connaît et sait le moyen de nous mettre à l’abri de l’ennemi, toi des eaux de la pluie. Sa science consiste à reculer les bornes de l’empire, la tienne à les définir.
Le jury adora. Et il rit plus encore quand Cicéron tourna en dérision Caton et sa philosophie rigide.
— Apprenez, Romains, que toutes les qualités excellentes et divines que nous admirons chez Caton lui appartiennent en propre ; ses légères imperfections ne lui viennent pas de la nature mais de son maître. Il y eut autrefois un homme de génie appelé Zénon, dont les disciples s’appellent les stoïciens. Voici certains de ses préceptes et de ses dogmes : le sage n’accorde rien à la faveur et ne pardonne aucune faute ; la compassion et l’indulgence ne sont que légèreté et folie ; toutes les fautes sont égales, tout délit est un crime ; étrangler son père n’est pas plus coupable que de tuer un poulet sans nécessité. Le sage ne doute jamais, ne se repent jamais, ne se trompe jamais, ne change jamais d’avis. Malheureusement, Caton ne s’est pas saisi de cette doctrine pour en discourir mais en a fait un mode de vie.
— Notre consul est un vrai boute-en-train, railla Caton d’une voix forte tandis que tout le monde riait.
Mais Cicéron n’avait pas encore fini.
— J’avoue que moi aussi, dans ma jeunesse, je me suis intéressé à la philosophie. Mes maîtres, cependant, étaient Platon et Aristote. Leurs préceptes ne sont ni violents ni excessifs. Ils disent que le sage n’est pas toujours insensible à la faveur ; que la compassion honore l’homme de bien ; qu’il doit y avoir des degrés dans les châtiments comme dans les fautes ; que le sage émet souvent un doute quand il ignore, qu’il peut être emporté par la colère ou bien se laisser fléchir et désarmer ; qu’il doit quelquefois rectifier ce qu’il a dit, renoncer à son premier sentiment ; enfin, que toutes les vertus doivent être renfermées dans certaines limites par ce qu’on appelle le juste milieu. Si tu avais étudié ces maîtres, Caton, tu n’aurais pas plus de vertu, de force d’âme, de tempérance ou de justice — cela est impossible —, mais tu serais un peu plus enclin à la douceur.
« Tu dis que c’est l’intérêt de l’État qui t’a poussé à entamer cette procédure. Je le crois, Caton. Mais l’excès de ton zèle t’égare. Pour moi, juges, si je défends Lucius Murena, ce n’est pas seulement par amitié et à cause de son mérite, c’est surtout pour assurer la paix, le repos, la liberté, le salut et la vie de tous les citoyens. Écoutez, Romains, dit-il en se tournant vers le jury, écoutez un consul qui peut dire sans présomption que le salut de la république occupe nuit et jour toutes ses pensées. Il est très important que la république ait deux consuls aux calendes de janvier. C’est dans Rome même qu’on médite la ruine de Rome, le massacre de ses habitants, l’extinction du nom romain. Je vous en avertis, Romains, mon consulat touche à sa fin. Ne m’enlevez pas un successeur d’une vigilance digne de la mienne.
Il posa la main sur l’épaule de Murena.
— Ne m’enlevez pas un magistrat à qui je voudrais remettre la république intacte pour qu’il la préserve à son tour de tous ces périls.
Il parla pendant trois heures, ne s’interrompant de temps à autre que pour avaler un peu de vin dilué ou essuyer la pluie de son visage. Plus il avançait, plus son discours prenait de force, et cela me rappela un beau poisson apparemment mort qu’on rejette à l’eau — au début inerte et ventre en l’air, le voilà qui revit soudain d’un battement de queue dès qu’il se retrouve dans son élément naturel. De la même façon, Cicéron puisa sa force dans le fait même de parler, et il termina sur des acclamations prolongées, non seulement de la part du public, mais aussi du jury. Cela se révéla un bon présage : après le décompte des votes, Murena fut acquitté à une grande majorité. Caton et Servius partirent aussitôt, visiblement très abattus. Cicéron s’attarda juste le temps de féliciter le consul désigné et de recevoir force claques dans le dos de la part de Clodius, Hortensius et même de Crassus, puis nous rentrâmes chez nous.
À peine arrivés dans la rue, nous remarquâmes un bel attelage posté devant la maison. En nous rapprochant, nous vîmes que la voiture était remplie de vaisselle d’argent, de statues, de tapis et de tableaux. Un chariot était chargé de la même façon. Cicéron pressa le pas. Sanga attendait juste derrière la porte d’entrée, le visage gris comme une huître.
— Alors ? demanda Cicéron.
— Les conspirateurs ont écrit leurs lettres.
— Parfait ! s’exclama Cicéron en frappant dans ses mains avec satisfaction. Quand pourrons-nous les avoir ? Les as-tu apportées ?
— Attends, consul, le prévint Sanga. Ce n’est pas aussi simple. Les Gaulois ne sont pas encore en possession de ces lettres. On leur a dit de se rendre à la porte Fontinale à minuit et de se tenir prêts à quitter la ville. Une escorte les retrouverait là-bas et leur remettrait les lettres.
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